Diplomatie - Livre

ENTRETIEN

Alain Lombard : « La grande agence de l’action culturelle extérieure reste à créer »

Directeur de la collection Lambert à Avignon

Par Jean-Christophe Castelain · Le Journal des Arts

Le 20 septembre 2022 - 1018 mots

L’auteur d’un nouveau « Que sais-je ? » sur la diplomatie culturelle pointe les forces et les faiblesses de l’action de la France.

Alain Lombard. © D.R.
Alain Lombard.
© D.R.

Le haut fonctionnaire de la culture connaît bien la diplomatie culturelle de la France. Il a notamment été secrétaire général de la Villa Médicis, directeur de l’Institut français de Budapest, chef du département international au ministère de la Culture et sous-directeur de la coopération culturelle au ministère des Affaires étrangères. Alain Lombard est aujourd’hui le directeur de la collection Lambert à Avignon et vient de publier, à titre personnel, un Que sais-je ? sur la diplomatie culturelle.

En quoi le réseau culturel français est-il singulier ?

Parce qu’il est triple et que chaque réseau est lui-même très développé. Il est constitué de 545 établissements d’enseignement à l’étranger, de 131 services de coopération et d’action culturelle (dont 98 instituts français) auxquels s’ajoutent 831 alliances françaises et enfin du réseau audiovisuel extérieur (France 24, RFI…). Ce triple réseau est animé par des hommes et des femmes passionnés qui jouent un rôle essentiel pour la présence de la langue et de la culture françaises à l’étranger. Nos voisins britanniques et allemands ont eux aussi un triple réseau, mais avec un volet d’établissements d’enseignement beaucoup moins développé, et les modèles, notamment d’organisation et de financement, sont très différents. Ainsi les British Council sont largement autofinancés par des cours de langues, mais aussi – on le sait moins – par du conseil. Les États-Unis, quant à eux, s’appuient davantage sur leurs industries culturelles privées pour promouvoir leur culture. En gros, la France dépense plus d’un milliard d’euros pour sa diplomatie culturelle, dont une bonne partie vont aux collèges et lycées à l’étranger.

Pourquoi la réforme lancée par Bernard Kouchner qui consistait à rattacher tous les instituts français à l’Institut Français s’est-elle arrêtée en route ?

L’ancien ministre des Affaires étrangères avait en effet lancé en 2010 ce mouvement de rattachement en l’expérimentant dans une dizaine de pays. Ses successeurs, Alain Juppé et Laurent Fabius, n’ont pas voulu aller plus loin car les ambassadeurs souhaitaient garder la main sur leurs services culturels. Cette réorganisation posait certes beaucoup de problèmes techniques à résoudre, en particulier concernant le statut distinct des personnels, le niveau des rémunérations, ainsi que la différence de périmètre de missions entre les services culturels des ambassades et les instituts français. Mais enfin, avec de la bonne volonté, on aurait sans doute pu résoudre ces problèmes techniques afin de tirer parti de ce rattachement, qui au fond n’enlevait pas beaucoup de pouvoirs aux ambassadeurs.

Traditionnellement, la diplomatie culturelle relève du ministère des Affaires étrangères, avec une faible implication du ministère de la Culture. Vous semblez le regretter ?

Il me semble approprié que le ministère de l’Europe et des Affaires étrangères continue à exercer sa tutelle sur le réseau culturel à l’étranger, mais je pense que le ministère de la Culture pourrait davantage s’impliquer dans la diplomatie culturelle et notamment dans les activités de l’Institut Français, ce qui permettrait une meilleure coordination des actions. Les évolutions amorcées en ce sens pourraient être amplifiées.

Alain Lombard, La diplomatie culturelle, collection Que sais-je ? n°4217, juin 2022 © PUF
Alain Lombard, La diplomatie culturelle, collection Que sais-je ? n°4217, juin 2022.
© PUF

Les grands établissements culturels ont développé leur activité internationale sans grande coordination. Prenons le cas des musées : si le Louvre Abu Dhabi est une formidable réussite, chaque grand opérateur national développe ses propres partenariats à l’étranger dans une forme de concurrence qui n’est pas toujours saine.

Les champs de compétence et les moyens de l’Institut Français restent trop limités. Il y aurait une réflexion à mener sur la bonne organisation. Alors que l’Institut Français sous tutelle du ministère des Affaires étrangères gère la promotion des arts visuels, de la musique et du théâtre, la promotion du livre et du cinéma est, elle, principalement portée par des organismes qui dépendent du ministère de la Culture. Le système actuel a ses avantages mais, selon moi, la grande agence de l’action culturelle extérieure reste à créer.

Vous soulignez dans l’ouvrage que l’Unesco serait un peu délaissée par la France. Pouvez-vous préciser votre pensée ?

C’est l’une des rares institutions internationales qui a son siège en France, et qui est en outre en ce moment dirigée par une Française [Audrey Azoulay]. La France s’est beaucoup appuyée sur elle pour obtenir la Convention internationale sur la diversité culturelle, mais pourrait entretenir avec elle des liens plus étroits. Il est par ailleurs dommage qu’en dehors de la liste du patrimoine mondial, les médias s’intéressent peu aux autres actions de l’Unesco.

Vous parlez de « lassitude » à l’égard des Saisons culturelles étrangères en France ?

Je regrette cette lassitude car je suis un fervent partisan de ces programmes ; j’ai moi-même animé les années France-Chine en 2003-2005 qui avaient bénéficié d’un gros budget. Je pense vraiment que c’est un mécanisme intéressant de coopération entre deux pays pour permettre de développer la curiosité des publics qui ne vont pas naturellement vers la culture des autres, la culture portugaise par exemple pour l’actuelle Saison du Portugal. Mais pour garder leur pertinence, il faudrait respecter quelques règles simples : une seule Saison culturelle étrangère par an, ou même une tous les deux ans, annoncée au moins trois ans à l’avance pour que les structures culturelles à qui on propose de s’associer ne voient pas cet engagement comme quelque chose à programmer en plus et donc à financer en plus, mais l’intègrent vraiment dans leur programmation. Il faut aussi en profiter pour mettre en place des coopérations entre les structures des deux pays qui se prolongent au-delà de l’année.

En définitive, quelle est l’efficacité de notre diplomatie culturelle ?

Difficile de répondre à cette question. Les indicateurs pertinents sont rares ; on peut s’enorgueillir d’un classement qui a placé, en 2019, la France en tête des pays pour leur soft power, mais les critères choisis étaient discutables. Globalement, je dirais que notre diplomatie culturelle, portée par l’image culturelle de la France, forte et diversifiée, fonctionne assez bien, mais qu’il y a des marges de progression, qui passent notamment par une meilleure coordination de l’action des différents acteurs, publics et privés, et sans doute par des moyens plus importants donnés à l’Institut Français, pour, par exemple, mieux promouvoir nos industries culturelles et continuer à investir dans le numérique.

Alain Lombard, La Diplomatie culturelle,
coll. Que sais-je ?, PUF, 2022, 10 euros.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°594 du 9 septembre 2022, avec le titre suivant : Alain Lombard, directeur de la collection Lambert à Avignon : « La grande agence de l’action culturelle extérieure reste à créer

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