Mardi 10 décembre 2019

Art contemporain

Paroles d'artiste

Kader Attia : « Créer des analogies inattendues »

Par Frédéric Bonnet · Le Journal des Arts

Le 2 juillet 2012 - 771 mots

Un diaporama émouvant décrit la réalité des transsexuelles et travestis algériens vivant à Paris (« La Piste d’atterrissage », 2003), quelques photographies et des collages de la série « Following the Modern Genealogy » (2012) mêlent différents types d’architectures et de populations.

Au Musée d’art moderne de la Ville de Paris Kader Attia (né en 1970) dresse une analogie entre corps et architecture. Il répond à nos questions.

Frédéric Bonnet : Votre exposition montre des œuvres dont les thématiques de l’architecture portent sur un état d’« entre-deux ». L’avez-vous conçue sur cette idée ?
Kader Attia : Absolument. Mon travail traite depuis toujours des analogies possibles entre une chose et son contraire, parce que c’est mon histoire : enfant d’immigré ayant été ballotté jusqu’à l’âge de 12 ans entre la France et l’Algérie, des pays où l’on me disait partout « tu n’es pas à ta place ». Ensuite on grandit, on développe un nouveau regard qu’on enrichit et on prend conscience de ces espaces entre-deux, intermédiaires. C’est pourquoi, alors que je n’ai jamais été obsédé par les transsexuelles ou les travestis, j’ai été séduit par le caractère ambigu d’une situation, en entendant dans la rue deux hommes discuter comme des femmes en arabe, une langue dans laquelle on féminise certaines terminaisons. J’étais fasciné par leur courage, elles incarnaient une alternative. Ensuite il y a l’idée que la puissance d’un artiste est de pouvoir créer des analogies là où l’on ne s’y attend pas. Même les philosophes disent que la pensée artistique est une pensée par ellipse ; on peut faire une analogie entre un microphone et un verre de vin rouge, le surréalisme l’a bien montré.

F.B. : Pour revenir à cette analogie entre corps et architecture, les collages vous permettent-ils de faire un commentaire sur les effets produits par l’architecture sur le corps ?
K.A : Ce qui est intéressant, c’est que, dans un premier temps, le rapport que je fais entre le corps et l’architecture à travers le modernisme passe par des réflexions comme celle du « Modulor », une démonstration selon laquelle l’architecture doit être à la mesure du corps. Beaucoup de collages montrent un dialogue entre l’architecture moderne et l’architecture vernaculaire d’Afrique du Nord. Des gens comme Le Corbusier se sont inspirés de l’architecture mozabite, notamment afin d’imaginer un projet utopique basé sur des règles fondamentales de fonctionnalité. Mais si le projet moderniste possède une certaine légitimité en termes de logement social, tous les aspects cyniques et négatifs de la façon dont il a été pensé, construit, inspiré et finalement érigé, sont des choses qui, là aussi, ont un rapport au corps. C’est une architecture qui définit l’identité d’un corps. Ensuite, il y a là une idée de prison, une triste métaphore de la possession du corps. Vous pouvez partir, mais pas vraiment, car ces cités sont souvent isolées, souffrent d’un manque de transports en commun, etc.

F.B. : La reconstruction que vous évoquez dans le titre de l’exposition équivaut-elle à une réparation ?
K.A : L’idée du corps comme architecture est à la fois théorique, émotionnelle, de l’ordre de la poésie également, mais il y a aussi en effet l’idée qu’on répare un corps comme on répare une architecture. J’en reviens à une anecdote personnelle : l’une de ces transsexuelles dont j’étais proche avait un corps de femme avec les attributs d’un homme et voulait se faire opérer. Je lui ai demandé : « Es-tu sûre de ce que tu veux faire ? ». Elle a enlevé son peignoir en me disant : « Regarde-moi, j’ai un corps de femme et Dieu m’a donné ça, je dois réparer ça ! ». Je me demande si cette phrase ne m’a pas dirigé dans ce travail, car jusqu’à aujourd’hui encore je travaille sur la réparation et la réappropriation. Comme s’il fallait se réapproprier ce que l’on est vraiment. Au cours de ces dix dernières années, ce que j’ai pu observer en Afrique, notamment, c’est que l’esprit humain a construit une architecture comme il a construit son corps, ou en tout cas un prolongement de son corps. Mais, quand, relativement à l’architecture, le pouvoir a échoué, le citoyen a tenté de la réparer, tout comme le corps humain peut réparer une blessure.

KADER ATTIA. CONSTRUIRE, DÉCONSTRUIRE, RECONSTRUIRE : LE CORPS UTOPIQUE

jusqu’au 19 août, Musée d’art moderne de la Ville de Paris, 11, av. du Président-Wilson, 75116 Paris, tél. 01 53 67 40 00, www.mam.paris.fr, tlj sauf lundi 10h-18h, jeudi 10h-22h. À noter, Kader Attia est aussi présenté dans le cadre de « Parcours #5, Vivement demain », autour des œuvres de la collection, au Mac/Val, à Vitry-sur-Seine.

Légende photo

Kader Attia Rochers carrés (2009) - Impression photographique couleur - Courtesy Galerie Christian Nagel - Berlin/Cologne/Anvers

Thématiques

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°373 du 6 juillet 2012, avec le titre suivant : Kader Attia : « Créer des analogies inattendues »

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