Mécénat

Le mécénat, dernier soutien des photographes

Par Martine Robert · L'ŒIL

Le 30 octobre 2018 - 1841 mots

En apparence, l’engouement du public n’a jamais été si fort pour la photo. Mais confrontés aux difficultés de la presse, peu soutenus par les institutions et dévalorisés par le numérique, les photographes sont à la peine.

La France a beau être le berceau de la photographie où elle fut inventée en 1839, ses artistes sont en souffrance. Alors que la photo n’a jamais séduit un aussi large public, grâce au travail mené par ses nombreux festivals (Arles, Perpignan, La Gacilly, Deauville…), ses galeries, musées, centres d’art spécialisés (Le Bal…), ses foires reconnues (Paris Photo…), ses ventes aux enchères dédiées et ses réseaux de magasins (Yellow Corner…), les professionnels du cliché sont à la peine. Avec le numérique, les smartphones et autres tablettes, chacun se dit photographe. L’image devient de plus en plus facile à reproduire. À cause d’Internet et des réseaux sociaux, les photos sont associées à l’idée de gratuité, un ressenti conforté par l’accès souvent libre à de nombreux festivals qui leur sont consacrés. Et les manifestations payantes ne rétribuent pas toujours les artistes. Cela a été le cas de la plus emblématique, Les Rencontres d’Arles, jusqu’à l’avant-dernière édition. Un comble.
 

L’absence de soutien public

« Réaliser un reportage coûte cher et le photojournalisme est malmené par la crise de la presse : commandes plus rares et moins rémunérées, délais de paiement allongés, revente des images mise à mal par des agences au bord de l’asphyxie… Pourtant, dans les années 1980 encore, la France, avec Magnum, Gamma, Sygma, était l’épicentre de la photo de presse comme de la création », constate Jacques Rocher, à l’initiative du festival de La Gacilly en Bretagne qui rémunère depuis l’origine les photographes invités. Et à ses yeux la tendance va en empirant.Si l’engouement du public pour la photo est réel et si le marché semble porteur, c’est que le médium séduit justement par ses valeurs qui sont loin des extrêmes constatés dans l’art contemporain. « En matière de photographie d’art, il y a les artistes dont on parle et tous ceux dont on ne parle pas ! », poursuit Jacques Rocher, qui se félicite d’avoir déjà pu montrer des centaines de photographes dans sa petite commune bretonne qui attire plus de 320 000 visiteurs de juin à septembre pour le festival.

Et les institutions ne se mobilisent pas vraiment pour que la situation change, en témoigne l’échec de la mission photo du ministère de la Culture. « La France n’a jamais développé de politique publique spécifique, de valorisation de ses auteurs photographes en activité. Contrairement à d’autres pays, elle n’a jamais mis en place de politique d’aide au développement de sa photographie. Les systèmes de subventions ou d’aides à la création qui existent dans les arts vivants, le cinéma, n’ont jamais été envisagés. Les photographes français vivants sont rarement exposés dans les musées. Quant aux nouveaux talents, personne au niveau institutionnel n’est en charge de les découvrir ou de les accompagner », dénonçait un collectif d’agences de photos dans le journal Libération en février 2017.
 

Des motivations diverses

D’où la nécessité de s’appuyer sur des mécènes, quelles que soient les motivations de ceux-ci, pour le moins diverses. Pour Yves Rocher, la RATP, Pernod Ricard, le PMU en son temps, la photo est un médium populaire qui permet de toucher un large public tout en « déringardisant » leur marque. La RATP soutient la photo de multiples façons : via l’association Clichés urbains, ateliers d’initiation destinés aux jeunes des quartiers franciliens défavorisés, via ses expositions dans les stations sur format géant de grands photographes associés à des événements parisiens, via son concours photo… Pernod Ricard donne pour sa part chaque année une carte blanche à un photographe de renom chargé de transmettre l’esprit de l’entreprise à l’instar de Kourtney Roy cette édition. Le reportage réalisé par ce dernier, qui illustre le rapport annuel, fait également l’objet d’une exposition à Paris Photo. « Incarner l’une des valeurs du groupe, comme cette année la capacité de dépassement de nos collaborateurs, est un défi artistique et Kourtney a su restituer cette convivialité propre au groupe », souligne Olivier Cavil, le directeur de la communication de Pernod Ricard.

La fondation Yves Rocher soutient depuis quinze ans le festival photo de La Gacilly. Outre l’exposition d’une trentaine d’auteurs par an, sur le thème de la planète et de l’environnement, des dotations de 8 000 euros sont attribuées à des photographes engagés pour mener à bien leur reportage. « C’est une nécessité, car il devient de plus en plus difficile pour un artiste de trouver les financements pour produire, et ensuite de vendre à un prix décent », observe Valérie Renard, directrice adjointe du festival. Le photojournaliste Édouard Elias, qui a bénéficié du soutien du conseil général du Morbihan pour un reportage montré à La Gacilly, avoue habituellement « être souvent de sa poche ».

Des banques comme JP Morgan, Neuflize OBC ou HSBC ont, quant à elles, anticipé dès les années 1980 la place qu’allait prendre la photo dans l’art. La première, qui a commencé sa collection d’entreprise en 1959, est partenaire de Paris Photo depuis 2010. « Présenter chaque année une exposition photo tirée de notre collection est une opportunité formidable. L’attention que porte la foire à la qualité et la diversité des exposants résonne avec notre engagement », explique Charlotte Eyerman, conservateur en chef de la collection JP Morgan. Neuflize OBC, autre grand mécène de la photographie, a œuvré auprès du Jeu de paume, de la Mep et du Centre Pompidou. Sa collection, composée de plus de huit cents photos et vidéos signées par les plus grands auteurs du genre et exposée dans ses locaux, a fêté ses 20 ans en 2017. La troisième fait aussi partie des pionnières, avec un prix HSBC créé dès 1995 sous la houlette de sa directrice de la communication d’alors, Chantal Nedjib. Ouvert à tout photographe n’ayant jamais édité de monographie, ce prix, aujourd’hui porté par Christine Raoult chez HSBC, révèle chaque année deux artistes de talent encore peu connus du grand public en leur permettant d’exposer (jusqu’au 28 octobre dernier à l’Arsenal, à Metz) et d’éditer, d’abord chez Actes Sud et désormais chez Xavier Barral, un premier livre.

Devenue consultante pour diverses entreprises, Chantal Nedjib conseille notamment BMW, très intéressé par le côté contemporain du médium. « L’univers automobile comme celui de la photographie, technique et esthétique, se rejoignent dans une même quête d’innovation », explique Maryse Bataillard, responsable du mécénat chez BMW France. Il y a huit ans a été créé le Prix BMW – Paris Photo, récompensant le travail d’artistes présenté par les galeries. En 2011, a été mise en place une résidence au Musée Nicéphore Niépce à Chalon-sur-Saône, transférée en 2017 aux Gobelins, l’école de l’image à Paris, « pour que le lauréat bénéficie d’un environnement entièrement tourné vers l’expérimentation, la transmission et les nouvelles technologies », précise Maryse Bataillard.

Le travail est ensuite exposé aux Rencontres d’Arles dont le constructeur est partenaire de longue date, dans le cadre du programme de la « Rentrée en images » qui contribue à éduquer le regard des plus jeunes. Si la résidence est dédiée à la photo émergente, le BMW Pop-up Photo Tour a été imaginé pour transformer le réseau de concessions en galeries éphémères présentant des d’artistes reconnus tels Matthieu Ricard, Oliviero Toscani ou Jean-Marie Périer.
 

Des collectionneurs engagés

Le mécénat photographique résulte parfois de l’engagement d’un collectionneur. À Deauville, en septembre, pendant le Festival du cinéma américain, les photojournalistes Yuri Kozyrev et Kadir Van Lohuizen étaient à l’honneur, avec une exposition en plein air dénonçant la fonte de la banquise. Ils sont lauréats du prix Carmignac qui permet depuis 2009 d’effectuer un reportage d’investigation sur les violations des droits humains et sur les enjeux environnementaux et géostratégiques. Outre l’attribution d’une enveloppe de 50 000 euros, la Fondation Carmignac finance l’édition d’un livre et une exposition itinérante, programmée notamment à la Cité des sciences du 7 novembre au 9 décembre prochains. Le financier Édouard Carmignac s’investit personnellement dans ces actions et alloue d’ailleurs des espaces de sa fondation à Porquerolles (Var) au photojournalisme. De même, la styliste agnès b, vraie passionnée et mécène découvreuse de talents, installera en décembre « La Fab », un lieu artistique et solidaire sur 1 400 m2 dans le XIIIe arrondissement, au numéro 1 de la nouvelle place Jean-Michel Basquiat, pour mieux partager sa collection de cinq mille pièces.

La marque familiale de champagne Roederer a, elle, pris goût à la photo en volant au secours de la BnF dont l’extraordinaire collection sommeillait dans des cartons faute de budget. Elle est ainsi devenue mécène des expositions photo de l’institution et a créé une bourse de recherche sur ce médium. L’entreprise a également aidé des expositions au Grand Palais comme Seydou Keïta ou au Palais de Tokyo. Après un détour par le festival Planche(s) contact à Deauville, Roederer accompagne maintenant les Rencontres d’Arles. « Nous nous sommes vite rendu compte que si nous voulions que l’aide que nous nous efforcions d’apporter à la photographie avec la Fondation Roederer soit efficace, il fallait qu’un jour les Rencontres d’Arles s’en fassent l’écho. C’est au grand Joel Meyerowitz et à Polka que nous devons d’être devenus partenaires de cette extraordinaire caisse de résonance », souligne Frédéric Rouzaud, à la tête de Roederer. Séduit lui-même par la photo, il a passé commande à plusieurs artistes pour qu’ils portent leur regard sur les installations de la maison champenoise, comme le fait le logisticien Rubis Terminal depuis 2011 sur ses équipements industriels.

Des prix parfois peu lisibles

Beaucoup d’opportunités donc d’être repéré par un mécène, et une cartographie des prix octroyés aux photographes qui ne cesse de s’élargir. Du moins en apparence. « Il n’y a pas un monde, mais des mondes de la photo. Il existe beaucoup de prix assortis de bourses, mais souvent le photographe ne rentre dans aucune case pour les obtenir. Quelle est la spécificité de tel prix par rapport à tel autre ? C’est loin d’être clair », regrette l’ex-cofondateur du Palais de Tokyo, Jérôme Sans. Sans compter la fragilité des soutiens, souvent dépendants de la sensibilité des décisionnaires. Le PMU, ancien mécène du « Bal » à Paris, a cessé du jour au lendemain son soutien, dès que son directeur de la communication est parti pour une autre entreprise.

La plateforme de création de contenus visuels Ooshot, a décidé cet été de créer un Ooshot Award récompensant des artistes au service de marques pour inciter celles-ci à passer des commandes photographiques. Le site a ouvert le 1er septembre, et trente personnalités du monde de l’image devront proposer une sélection d’artistes qui ont marqué la photo de commande ces trois dernières années. Le lauréat recevra une dotation de 10 000 euros pour entreprendre le projet de son choix. Objectif : décloisonner les frontières entre l’art et la photographie commerciale, et créer un cercle vertueux chez les commanditaires. Après tout, l’une des photos mythiques de Man Ray, Les Larmes, redécouverte au Centre Pompidou, n’a-t-elle pas été réalisée pour la marque de mascara Cosmecil en 1933, et le photographe américain des grands espaces, Alec Soth, n’a-t-il pas détourné les codes des clichés de mode pour une campagne Instagram sur les montres Gucci en 2017 ?

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°717 du 1 novembre 2018, avec le titre suivant : Le mécénat, dernier soutien des photographes

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