Politique culturelle

MUNICIPALES 2020

Paris : Les candidats s’emparent du sujet culturel

Par Véronique Pierron · Le Journal des Arts

Le 13 mars 2020 - 1811 mots

PARIS

320 millions d’euros de budget par an, 300 000 emplois, des centaines de lieux…, la culture à Paris est une arme de séduction qui fait briller les yeux des huit candidats principaux en lice pour la conquête de la Mairie. Et ils ne manquent pas d’imagination.

La Tour Eiffel et le Champ de Mars. © Photo Wladyslaw, 2010, CC BY 3.0.
La Tour Eiffel et le Champ de Mars.
Photo Wladyslaw, 2010

La campagne pour les municipales n’est pas de tout repos à Paris, coronavirus ou pas… Benjamin Griveaux vient d’en faire les frais en s’embourbant dans une affaire de vidéo sexuelle divulguée par l’artiste russe contestataire Piotr Pavlenski. Cruelle ironie quand on pense que le candidat malheureux voulait rendre Paris aux artistes. « Paris doit redevenir la ville des artistes au sens créatif », affirmait-il. Remplacé en catastrophe par Agnès Buzyn, la nouvelle candidate n’a semble-t-il pas encore de programme culturel bien à elle.

Malgré tout, le challengeur qui a déclaré forfait n’a pas entièrement tort car reproche est souvent fait à la capitale d’être la ville des arts et beaucoup moins celle des artistes, qui ne disposent pas de lieux de création en nombre suffisant. Pour y remédier, les prétendants à la Mairie proposent diverses solutions. David Belliard, tête de liste Europe Écologie-Les Verts (EELV), entend utiliser les 10 % de bâtiments vides que recense la commune. « Je souhaite multiplier la pratique des lieux artistiques éphémères dans des bâtiments en attente de rénovation ou de réhabilitation, explique-t-il. Et faire un état exhaustif des édifices vides dans chaque arrondissement afin de les mettre en cogestion avec des collectifs artistiques qui s’y succéderaient tous les deux ans. »

Pour Marcel Campion, candidat sans étiquette, l’urgence est de favoriser la visibilité de nouveaux artistes en créant « sur la place de la Concorde, un lieu d’exposition de 2 000 mètres carrés gratuits pour des artistes encore inconnus sélectionnés par un jury ». Mais l’autoproclamé « roi des forains » a une conception singulière de la culture puisqu’il propose d’accoler sur le flanc de cet espace sa grande roue, laquelle « verserait entre 7 et 10 % de ses recettes pour financer le lieu d’exposition ». Le mathématicien Cédric Villani fait lui aussi ses comptes et veut « créer 500 résidences d’artistes grâce à une politique de préemption ou par une surélévation de bâtiments existants » ; il les finance en « réactivant le 1 % artistique ». La préemption, la tête de liste de La France insoumise (LFI), Danielle Simonnet, y est d’autant plus favorable qu’elle la considère comme une arme pour « résister au marché de l’immobilier ». Toutefois, elle voit dans l’expression artistique une manifestation de la démocratie participative et souhaite « créer un “conseil des travailleuses et travailleurs de la culture et artistes” dont l’objectif sera de mettre la politique culturelle en débat ».

Des budgets qui attisent les convoitises

Le débat demeure malgré tout d’une grande complexité en raison de la richesse incomparable de la culture parisienne avec ses 206 musées et 1 016 galeries d’art, ses innombrables fêtes et festivals et son patrimoine unique au monde… Paris est par excellence la ville de la culture. Près d’un tiers des emplois culturels français, soit environ 300 000, sont localisés dans sa région, et « créent une valeur ajoutée que l’on peut estimer à plus de 3 milliards d’euros », précise la maire sortante, Anne Hidalgo. Une profusion entretenue par un budget culturel représentant 7,4 % du budget total de la Ville, qui s’élevait en 2019 à plus de 9,8 milliards d’euros, assorti d’un programme d’investissement de 1,7 milliard d’euros. « Nous avons augmenté le budget de la culture à Paris de 10 millions d’euros en fonctionnement entre 2014 et 2020 et de 30 millions d’euros en investissement, souligne-t-elle. Au total, Paris consacre 320 millions d’euros par an à sa politique culturelle. » Elle compte d’ailleurs financer son projet phare intitulé « Les plateaux artistiques » d’une manière « circulaire », en s’appuyant « à la fois sur le budget participatif et sur une contribution volontaire des établissements culturels parisiens pour s’insérer dans ce nouveau dispositif innovant ». Ces plateaux seront des scènes connectant amateurs et professionnels, installées dans les endroits les plus éloignés de la culture. Un dispositif « coordonné par une “Maison des pratiques artistiques” que nous aimerions installer au sein de la future “Cité du théâtre” dans le 17e arrondissement, qui repérera les nouveaux talents et prendra en charge leur professionnalisation », s’enthousiasme Anne Hidalgo.

Toutefois, le budget en l’état ne fait pas l’unanimité. David Belliard veut « procéder à un audit du budget et le sanctuariser sur des priorités comme la musique », alors que la candidate LR (Les Républicains), Rachida Dati, estime que le budget n’est pas le seul instrument et pense « au fonds de l’Association pour le soutien du théâtre privé et à son mode de financement » : « je me battrai pour [le] sanctuariser », affirme-t-elle. Pour sa part, la candidate LFI veut l’augmenter pour « ne plus faire dépendre la politique culturelle de Paris du mécénat, car aujourd’hui ce n’est plus la municipalité qui choisit sa politique culturelle mais les mécènes », relève Danielle Simonnet.

Le privé est très présent dans la politique culturelle de la Ville. Pinault Collection, par exemple, a entièrement financé la rénovation de la Bourse de commerce de Paris pour un coût total de 108 millions d’euros, ceci afin d’accueillir la collection d’art de l’homme d’affaires. De son côté, la famille Arnault a, via le groupe de luxe LVMH, fait un don en 2018 de 8 millions d’euros pour l’acquisition du livre d’Heures du roi François Ier. Une aubaine pour le patrimoine qui joue un rôle essentiel dans l’attractivité de la capitale. Les candidats ne l’ont pas oublié dans leurs programmes. Pour son prochain mandat, Anne Hidalgo souhaite faire de la chapelle de la Sorbonne une « maison des patrimoines parisiens ». Elle identifie aussi une lacune patrimoniale concernant « les réserves des collections municipales », dont 85 % sont disséminées dans des lieux tenus secrets au nord de Paris. Paris Musées souhaite rassembler toutes ces collections sur un site unique de réserve afin d’améliorer la conservation des œuvres. La maire sortante va plus loin et souhaite sortir ces œuvres de leurs réserves en créant pour les accueillir « des centres culturels innovants, qui protégeront ces œuvres tout en étant très largement ouverts au public ». Sa challengeuse directe, Rachida Dati, entend plutôt « mettre l’accent sur le petit patrimoine souvent mal entretenu voire laissé à l’abandon : les fontaines Wallace, les anciens bancs et certaines devantures ». Alors que la priorité de David Belliard va à la protection du patrimoine en danger pour lequel il veut créer « un fonds de 30 à 50 millions d’euros, force de frappe pour préempter ».

D’autres prétendants à la Mairie persistent dans la création de grands équipements à l’instar de Serge Federbusch dont la liste est soutenue par l’extrême droite. Celui-ci veut faire du site Chapelle-Charbon, porte d’Aubervilliers (18e arrondissement), une nouvelle entrée dans Paris en y installant un monument-musée qui « pourrait prendre la forme et le nom emblématique d’“Étoile de Paris” » et serait élaboré grâce à « un concours international qui entrera dans l’histoire architecturale », ajoute-t-il en toute modestie. Lui aussi veut loger dans ce musée les collections municipales, y compris les réserves. « Son budget pourrait largement atteindre le milliard d’euros, explique le candidat. Mais il serait en grande partie financé par la vente de parcelles de ce musée à des entreprises culturelles et de luxe ». Danielle Simonnet penche pour un « musée du dessin de presse » avec des salles d’exposition à la fois permanentes et temporaires. Pour le financement, elle plaide pour « une récupération, par la Ville de Paris, des marchés publics donnés au privé comme celui des parkings qui s’élève à 40 millions d’euros, ou celui des ordures qui coûte à la Ville 15 euros de plus la tonne ».

Des festivals de théâtre…

Avec près de 300 spectacles par semaine et 150 salles, Paris est incontestablement la capitale du théâtre, et les aspirants aux commandes municipales ne manquent pas d’idées pour mettre cette pratique artistique en valeur. Cédric Villani, pour qui « le destin de Paris est d’inventer les cultures du futur », projette de créer un festival de théâtre baptisé « De retour d’Avignon ». Ce projet consiste « en une sélection des œuvres qui ont le plus fait parler d’elles lors du Festival d’Avignon en “on” et en “off”, au terme duquel un jury composé d’acteurs de la culture et du public récompensera une œuvre », explique le titulaire de la médaille Fields. « Le rôle de Paris est aussi de soutenir les territoires culturels », défend-il. Même volonté pour Rachida Dati de mettre le théâtre en lumière en instaurant une journée internationale du théâtre. « Le 27 mars, tous les pays du monde célèbrent la Journée du théâtre, sauf la France. Or le théâtre, c’est Paris, et cette Journée du théâtre, je veux la construire avec l’ensemble des professionnels, mais également les Parisiens eux-mêmes », affirme l’ex-ministre de la Justice de Nicolas Sarkozy.

Le candidat EELV est plus pragmatique en s’intéressant aux sources des difficultés des compagnies. Pour promouvoir le théâtre, il entend créer « une plateforme de mutualisation des costumes et des décors pour les troupes théâtrales de la capitale car il manque de lieux de stockage, ce qui permettrait aussi de faire baisser les coûts ». D’une idée à l’autre, il projette aussi de créer un festival d’œuvres faites de matériaux de récupération, alors que le « roi des forains » souhaite sanctuariser un festival du cirque et des arts de la rue au bas des Champs-Élysées. « Ce serait un festival de la fête et du cirque avec la participation de tous les cirques, petits et grands, de la région parisienne, précise-t-il. Nous avons organisé ce festival pendant trois ans et il attirait 1 million de personnes. » Force est de constater que Marcel Campion et Anne Hidalgo ne sont pas aussi viscéralement opposés puisque cette dernière veut créer une école du cirque dans le 18e arrondissement…

Les conservatoires, point faible de l’éducation artistique à Paris

Pratiques artistiques. Plus de 2 millions d’habitants à Paris intra-muros pour 17 conservatoires de musique, de danse et d’art dramatique. C’est très peu car la demande ne cesse d’augmenter. Jusqu’en 2015, les capacités étaient si faibles que les parents dormaient parfois dans la rue pour être sûrs de décrocher une bonne place dans la file d’attente des inscriptions… Depuis a été instauré un système de tirage au sort, solution qui, semble-t-il, n’est pas plus satisfaisante. C’est pourquoi, la candidate LR, Rachida Dati, veut y mettre fin et « récompenser les enfants qui travaillent et répètent le plus» en instaurant un système d’examen d’entrée. Côté Verts, David Belliard souhaite « lancer un grand plan musique afin que tous les enfants puissent aller au conservatoire » ; pour ce faire il faut identifier« des bâtiments inoccupés et les transformer en salles de répétition ». Pour le candidat EELV, le financement serait peu coûteux car il consisterait « à ouvrir les bâtiments de la Ville comme les salles vides des mairies ou encore les écoles à partir de 18 heures ». Cédric Villani entend lui aussi « réparer cette grande faiblesse culturelle de Paris en ouvrant d’autres conservatoires, en créant des antennes et en agrandissant les lieux existants ». Pour y parvenir, le mathématicien veut donner

 

Véronique Pierron

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°541 du 13 mars 2020, avec le titre suivant : Paris Les candidats s’emparent du sujet culturel

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