Mardi 11 décembre 2018

XXL

La guerre des stars

Les grandes manœuvres des galeries puissantes du marché de l’art ont commencé à Paris… et au-delà

Par Alain Quemin · Le Journal des Arts

Le 15 janvier 2013 - 939 mots

PARIS, PANTIN, LE BOURGET, NEW YORK - En 2012, nous avions évoqué la multiplication récente de jeunes galeries dans certains quartiers de Paris. On pouvait s’étonner de ce bourgeonnement, alors que le marché de l’art n’apparaît pas, depuis quelques années, des plus porteurs pour les galeries les plus modestes.

Plus récemment, c’est une véritable redéfinition du marché parisien des galeries qui s’est opérée, cette fois-ci non pas par le bas, mais par le haut, ce qui paraît moins surprenant tant le segment haut du marché affiche de dynamisme. L’initiative est venue de la galerie Thaddaeus Ropac, originaire de Salzburg, en Autriche, également installée de longue date dans un très bel espace de la rue Debelleyme, dans le quartier du Marais à Paris. En octobre 2012, elle a ainsi ouvert un second espace en France, cette fois-ci dans la banlieue de la capitale, à Pantin. Thaddaeus Ropac a proprement bouleversé le monde des galeries d’art contemporain à Paris avec cette nouvelle galerie pharaonique : une surface de pas moins de 4 700 mètres carrés dont 2 000 m2 d’exposition comprenant un magnifique bâtiment central composé de quatre nefs baignées par un éclairage zénithal – et une double exposition inaugurale exceptionnelle consacrée à deux artistes phares, Anselm Kiefer et Joseph Beuys.

Voici quelques années, l’implantation successive, à Paris, de deux poids lourds du marché new-yorkais, Marian Goodman tout d’abord, puis Larry Gagosian, avait soulevé un vent d’optimisme, certains voulant y voir le signe d’un profond renouvellement du marché parisien. Pourtant, si l’on compare les expositions que, jusqu’à récemment, la seconde galerie en particulier a organisées à Paris avec celles qu’elle offre dans ses somptueux espaces de Chelsea, à New York, force est de constater que les présentations parisiennes n’ont souvent été qu’en demi-teinte. Alors que Larry Gagosian présente, à New York, des « shows » de qualité muséale, avec des accrochages qui peuvent fréquemment être qualifiés d’historiques – on se souviendra ainsi longtemps d’expositions aussi phénoménales que celles qu’il a consacrées à Richard Serra ou, à l’été 2012 encore, à Lucio Fontana –, sa présence à Paris était restée jusqu’à maintenant très en retrait. Même bénéficiaire de ce renfort de galeries d’origine new-yorkaise, la scène parisienne des galeries d’art contemporain apparaissait jusqu’à peu assez raisonnable, n’offrant guère, si ce n’est aucune, réelle exposition de qualité muséale en galerie, que l’on considère les œuvres ou bien les espaces et le processus de monstration.

Gagosian suiveur

Il convient désormais de parler au passé, la donne ayant été fondamentalement renouvelée par l’initiative de la galerie Thaddaeus Ropac et son nouvel espace. Face à cette démonstration de puissance, la riposte de l’Américain Larry Gagosian ne s’est pas fait attendre : une semaine plus tard, celui-ci ouvrait à son tour un second espace « parisien » en banlieue, tout aussi démesuré et situé encore plus près de l’aéroport accueillant les jets privés, au Bourget (Seine-Saint-Denis) même. Lui aussi inaugurait son lieu avec une exposition…. d’Anselm Kiefer, procédé qui n’était pas de la plus grande élégance envers son rival franco-autrichien. Quand Ropac montre ses muscles, Gagosian montre ses crocs. Riposte, certes, mais qui montrait bien que Gagosian se sentait menacé, le géant du marché des galeries n’ayant été que suiveur en la matière et non pas pionnier, comme aurait pu l’exiger son rang de numéro un mondial.

Si cette nouvelle rivalité dans l’emménagement dans de plus vastes espaces permet de beaucoup mieux présenter les stars du marché et des pièces monumentales difficilement montrables à Paris jusque-là, elle entraîne un changement de visage pour le marché parisien, et la concurrence entre galeries prend une nouvelle tournure. Les deux initiatives de grande ampleur de Pantin et du Bourget ont rendu la banlieue parisienne moins propice à de nouvelles installations qui pourraient pâtir de la comparaison avec les deux poids lourds qui s’y sont installés. Mais rapidement, d’autres galeries importantes ont envisagé de prochaines extensions, comme la « franco-belge » Nathalie Obadia qui ouvrira, en février 2013, un second espace parisien de 300 m2 rue du Bourg-Tibourg (4e arrond.), à proximité de son adresse de la rue du Cloître-Saint-Merri. Daniel Templon lui-même, historiquement logé rue Beaubourg, à deux pas du Centre Pompidou, dans un bel espace doté d’une petite annexe, n’écarte pas complètement l’idée d’une extension. D’autres galeries importantes suivront immanquablement le mouvement d’expansion dans Paris. Pour tenir leur rang en conservant leurs artistes les plus en vue ou afin d’en attirer de nouveaux, les galeries parisiennes n’ont guère d’autre choix que de leur offrir les meilleures conditions possibles pour l’exposition de leurs œuvres. Les artistes les plus en vogue y trouveront leur compte, le public aussi. Reste aux galeristes à faire face durablement aux coûts induits par des extensions d’une envergure qui, encore récemment, semblait inconcevable dans Paris et ses environs.

Autre voie suivie par l’un des poids lourds du marché, Emmanuel Perrotin, l’ouverture prochaine d’une galerie à New York qui viendra s’ajouter à ses deux espaces parisiens et à sa galerie de Hongkong. Après une tentative qui s’était révélée peu fructueuse pour conquérir le marché américain via Miami, la galerie Emannuel Perrotin s’installera prochainement à New York, sur Madison Avenue… à deux pas d’un des espaces de la galerie Gagosian. Celui-ci ayant été quitté à la fin 2012 par ses artistes stars : Yayoi Kusama et, surtout, Damien Hirst, avec qui Emmanuel Perrotin a entretenu des liens par le passé, y aura-t-il tentative pour convaincre l’artiste britannique de rejoindre l’écurie du Français ? Tous ces nouveaux espaces prestigieux, par l’étendue ou la localisation, engendrent des coûts élevés qu’il faut bien couvrir. Les artistes les plus chers, ceux qui, précisément, recherchent le plus ces espaces, sont donc particulièrement bienvenus.

Légende photo

Vue de l'exposition « Joseph Beuys : Iphigénie », à la galerie Thaddaeus Ropac, Pantin. © Ph. : Charles Duprat.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°383 du 18 janvier 2013, avec le titre suivant : La guerre des stars

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