Mercredi 25 novembre 2020

Galerie

ART CONTEMPORAIN

Hélène Delprat, l’appétit de la peinture

Par Henri-François Debailleux · Le Journal des Arts

Le 8 novembre 2020 - 679 mots

PARIS

L’artiste sait manier l’autodérision comme en atteste le titre de l’exposition « I hate my paintings », à la galerie Gaillard.

Hélène Delprat, La guerre élégante, 2020, pigment, paillettes et liant acrylique sur toile 245 x 970 x 5 cm. © Rebecca Fanuele
Hélène Delprat, « La guerre élégante », 2020, pigment, paillettes et liant acrylique sur toile 245 x 970 x 5 cm.
© Rebecca Fanuele

Paris. Un tantinet provocatrice, Hélène Delprat a toujours eu le sens de la formule. Et des titres. Il y a deux ans dans cette même galerie, elle avait intitulé son exposition « Moi qui adore Barnett Newman, on peut dire qu’on en est loin ». Pour celle-ci, elle a opté pour « I hate my paintings »(« Je déteste mes peintures »). Pas moins. Lorsqu’on lui demande les raisons de ce choix, elle éclate de son rire sonore et répond : « C’est le titre de la vérité. Je ne me délecte jamais de ce que j’ai fait, ce que j’aime c’est faire. Je n’aime pas voir mon travail fini et, ce qui est paradoxal, c’est que pour faire il faut voir et, quand on peint, on passe même plus de temps à regarder qu’à peindre. »

Mais si Hélène Delprat n’aime pas se voir en peinture, nous si. Précisément parce que le plaisir qu’elle met à élaborer ses toiles filtre derrière chaque couleur choisie, chaque coup de pinceau, chaque composition. Il y a là une jubilation communicative qui naît aussi de sa façon très spontanée et ludique de travailler qui la voit superposer, juxtaposer, imbriquer, faire s’entrechoquer la somme des choses qu’elle a vues dans une journée ou qui lui sont passées par la tête. Et il y en a beaucoup ! Il suffit de voir la complexité et le chaos qui animent chaque toile dans laquelle on découvre des taches, des grains, des grilles, des quadrillages, des hachures, des figures, d’étranges créatures, des références à l’histoire de l’art, etc. Dans ce rébus, des dialogues se créent – ou pas d’ailleurs – entre les différents éléments qui s’engendrent les uns les autres dans une concaténation, tantôt chargée de sens, tantôt uniquement visuelle, dans laquelle notre regard, petit à petit hypnotisé et embarqué, prend plaisir à se perdre.

Qu’importe le sens…

Après un premier temps au cours duquel, tel un petit Poucet totalement égaré on essaie de trouver des cailloux conducteurs, on se laisse finalement absorber par les flux et reflux de signes, symboles, images, écritures, phylactères qui nous ballotent dans des univers inédits. Inutile de tirer des bords pour suivre un cap : mieux vaut se laisser porter par des vents, quelquefois même par la tempête d’éléments, et faire sa route au hasard des enchaînements qui nous parlent et nous guident. « Puisque je ne sais jamais à l’avance ce que je vais peindre, j’attends que mes taches se lèvent et fassent un début de phrase », indique Hélène Delprat dans une jolie formule. Sa démarche relève bien d’une peinture automatique, comme on le dit d’une écriture. « Le sens peut se perdre, mais on s’en fiche », ajoute l’artiste bien plus préoccupée par l’idée du jeu qui peut l’emporter dans une tendance minimale (avec ces grands tableaux noirs et leurs phrases en lettres blanches) ou, au contraire, dans des directions aux accents baroques, à l’exemple de cette immense toile (près de 10 m sur 2,45) complétée au premier plan d’une chaîne dorée à l’effet théâtral garanti. L’artiste s’est toujours passionnée pour les décors ; elle s’y est même en partie consacrée pendant la quinzaine d’années où elle avait décidé d’arrêter d’exposer, mais non pas d’arrêter de peindre, ce qu’elle a toujours continué à faire.

Cela n’a d’ailleurs en rien nuit à sa cote. Entre 12 000 et 85 000 euros pour la plus grande toile précitée La Guerre élégante (2020 [voir ill.]), avec une moyenne autour de 32 000 euros, les prix ne sont « pas spécialement chers en regard de ce qui se pratique habituellement pour des artistes sur lesquels on a beaucoup moins de recul quant à la carrière », indique Christophe Gaillard. Hélène Delprat (née en 1957) figure en outre dans de prestigieuses collections muséales (au MoMA de New York, au Stedelijk Museum à Amsterdam, au Musée d’art moderne de la ville de Paris, etc.) et connaît une riche actualité, avec notamment une belle œuvre actuellement présentée à la Fondation Pinault à la Pointe de la Douane à Venise.

Hélène Delprat, I hate my paintings,
jusqu’au 7 novembre, Galerie Christophe Gaillard, 5, rue Chapon, 75003 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°554 du 30 octobre 2020, avec le titre suivant : Hélène Delprat, l’appétit de la peinture

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