Ventes publiques

SCÈNE RUSSE

En Russie, le marché de l’art contemporain s’efforce d’être plus transparent

Par Emmanuel Grynszpan (correspondant à Moscou) · Le Journal des Arts

Le 7 février 2018 - 1118 mots

De nouveaux organismes tentent de mesurer le marché qui reste toujours aussi faible, environ 20 millions d’euros. Si le dégel est annoncé, ce n’est pas encore le printemps.

Erik Boulatov, <em>Happy new Year</em>, 1990, huile sur toile, 259,1&nbsp;x&nbsp;190,5&nbsp;cm, vendu 425&nbsp;000&nbsp;livres en 2017, oeuvre la plus chère de l'artiste
Erik Boulatov, Happy new Year, 1990, huile sur toile, 259,1 x 190,5 cm, vendu 425 000 livres en 2017, oeuvre la plus chère de l'artiste
©Phillips

Moscou. Malmené par une législation imprévisible et un climat d’investissement volatil, le marché de l’art contemporain russe a malgré tout bénéficié en 2017 d’évolutions positives. L’apparition du cabinet d’experts InArt, spécialisé dans l’analyse du marché de l’art contemporain russe, complète l’infrastructure d’une scène émergente et encore loin de s’être intégrée au marché global. Le dernier rapport analytique d’InArt, publié en décembre (Les rapports semestriels (bilingues anglais/russe) d’InArt sont en vente sur le site in-art.ru), chiffre à 20,3 millions d’euros la taille du marché entre juin 2016 et mai 2017 et permet à ses acteurs d’en avoir une vision plus claire. Un peu plus de la moitié (12,5 millions d’euros) provient de ventes aux enchères. InArt s’est attaché à analyser les résultats de plus d’un millier d’enchères à travers le monde, dont 102 ont vu passer des œuvres russes.

Le cabinet a réalisé en parallèle un sondage auprès de toutes les galeries vendant de l’art russe, et indique que 47 % de ces galeries ont accepté de dévoiler leurs résultats. « InArt dispose de l’information la plus complète sur le marché russe », affirme au Journal des Arts Ksenia Podoynitsyna, fondatrice de InArt. « Nous avons notre propre méthodologie pour estimer et calculer le volume des ventes. L’essentiel des informations sur le marché et les données les plus fiables viennent des résultats d’enchères. C’est la première fois que les galeries russes dévoilent leurs résultats de ventes. Cela nous a permis de déterminer le volume du marché, pour la première fois dans l’histoire du marché de l’art russe. » Le Journal des Arts a mené son propre sondage (à la méthodologie rudimentaire) auprès d’une dizaine de galeries moscovites et pétersbourgeoises. À la question « est-il possible de comptabiliser les ventes du marché russe ? », la plupart des galeristes répondent par la négative, expliquant que la plupart des ventes se font sous le manteau, de gré à gré. « Jusqu’à l’apparition de InArt, le marché [russe] était complètement opaque et les données de ventes étaient inaccessibles », rétorque Podoynitsyna. « L’un de nos principaux objectifs est précisément d’apporter de la transparence au marché russe d’art contemporain, faire en sorte qu’il soit attractif », précise-t-elle.

La directrice et fondatrice de la foire russe d’art contemporain Cosmoscow Margarita Pushkina approuve l’approche d’InArt. « Notre propre expérience nous indique que la plupart des galeries russes sont engagées dans la transparence. 75 % des galeries participantes à Cosmoscow 2017 nous ont communiqué leurs ventes, qui ont totalisé 1 210 000 euros. Nous voyons l’émergence de nouveaux outils d’évaluation tels que InArt. La maison de ventes aux enchères Vladey connaît un grand succès et publie ses résultats en ligne. Aucun marché ne peut se prévaloir d’une transparence à 100 %, mais beaucoup essaient de travailler dans cette direction », confie-t-elle au Journal des Arts.

De faibles prix de vente

Le découpage montre que 84 % du volume des ventes se fait sur des œuvres comprises entre 1 000 et 10 000 euros. Il s’agit à 80 % de peinture. Viennent ensuite la photographie et le graphisme. Les artistes les plus chers en 2017 furent Erik Boulatov, Grisha Bruskin, le duo Alexandre Vinogradov et Vladimir Dubossarsky (séparé depuis 2014). InArt voit une croissance de 14 % des ventes sur le premier semestre 2017 en glissement annuel, et conclut sur une note optimiste : « 70 % des galeristes indiquent que leurs résultats financiers se sont renforcés au cours des trois derniers mois. » Pourtant, rares sont les galeristes qui ont confié au Journal des Arts avoir remarqué une nette amélioration du marché au cours de l’année écoulée. InArt affirme que « tous les galeristes s’accordent à dire qu’aujourd’hui est le bon moment pour acquérir de l’art contemporain russe, car les prix vont monter dans les trois à cinq ans ». Les raisons d’être optimiste ne sont pourtant pas évidentes. La Russie vient en 2017 de renouer avec la croissance, mais elle est faiblarde (1,7 %). L’indéboulonnable Poutine est de moins en moins enclin à la réforme et maintient un cap isolationniste. Peu, c’est déjà beaucoup, croit-on chez InArt : « La pensée positive joue un rôle important dans notre secteur. La Russie traverse aujourd’hui une période où, lorsque la situation apparaît stable, c’est-à-dire sans choc extérieur et avec un cours du rouble constant, la croissance du marché de l’art n’est pas seulement stable, mais plus affirmé », explique Podoynitsyna.

Chez ArtInvestment.ru, un site de vente aux enchères et d’analyse du marché de l’art russe, on est plus circonspect. « Nous croyons également que c’est le bon moment pour acheter de l’art contemporain. Mais seulement des noms connus et seulement à bas prix », indique le responsable du site Vladimir Bogdanov. D’ici trois à cinq ans, « si la direction prise [par le pouvoir] ne change pas, il n’y a pas de raison de s’attendre ni à une augmentation notable des prix, ni à une augmentation des ventes. Il faudrait pour cela créer des conditions favorables : simplifier la procédure d’exportation des œuvres d’art contemporain russes, afin que les étrangers puissent facilement acheter des œuvres d’artistes russes », poursuit Bogdanov. Dans l’immédiat, l’expert s’inquiète surtout du durcissement de la législation sur les droits de succession : « [cette loi] peut potentiellement conduire à l’arrêt du négoce d’art légal dans le pays ». ArtInvestment comptabilise des chiffres beaucoup plus modestes que InArt : 8,7 millions de dollars sur les enchères. Un chiffre ne comptabilisant que les enchères tenues sur le territoire russe, mais incluant, en plus de l’art contemporain, le XIXe siècle et la période soviétique. « C’est un très petit volume », déplore Bogdanov : « c’est trois fois moins qu’en 2013, l’année précédant les sanctions [internationales contre la Russie] ».

Le conservatisme des élites en cause

La taille du marché russe paraît en effet minuscule eu égard à la contribution russe à l’histoire de l’art mondiale, sa population de 146 millions et son rang parmi les économies mondiales. Avec le douzième PIB mondial, la Russie n’occupe qu’une fraction infime du marché mondial de l’art contemporain. Sa taille est plus de dix fois inférieure au marché de l’art contemporain français (9e mondial au classement mondial par PIB). Certains experts interrogés par InArt soulignent que l’absence à peu près complète de soutien de l’État russe envers l’art contemporain constitue le principal handicap du marché russe. Même la Chine, dont le système politique est encore moins libéral que le russe, soutient activement ses artistes contemporains. D’autres, comme le spécialiste de l’art russe Simon Hewitt, pointent du doigt les collectionneurs : « Les Chinois supportent leur art national (…) les Russes fortunés, eux, achètent des œuvres du XIXe siècle: Aïvazovsky, Chichkine. Quand ils se lancent à l’international, ils achètent du Hirst, laissant hors jeu l’art contemporain russe. »

 

 

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°494 du 2 février 2018, avec le titre suivant : En Russie, le marché de l’art contemporain s’efforce d’être plus transparent

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