Mercredi 26 février 2020

Ventes publiques

Le marché russe en net rebond

Par Emmanuel Grynszpan, correspondant à Moscou · Le Journal des Arts

Le 24 février 2020 - 775 mots

MOSCOU / RUSSIE

Les ventes d’art russe, en particulier d’œuvres de la première moitié du XXe siècle réalisées par des artistes ayant émigré, ont beaucoup progressé en 2019. Le marché reste cependant étroit.

Ksenia Podoynitsyna, fondatrice d'InArt, entreprise spécialisée dans l'analyse du marché de l'art contemporain russe. © Photo InArt.
Ksenia Podoynitsyna, fondatrice d'InArt, entreprise spécialisée dans l'analyse du marché de l'art contemporain russe.
© Photo InArt.

Le rythme de croissance des ventes d’art russe impressionne : il a fait un bond de 50 % en 2019. C’est parce qu’il part de très bas, comme une fleur desséchée se redressant soudain après avoir reçu deux gouttes d’eau. Le volume des ventes aux enchères d’art contemporain russe l’année passé n’atteint que 7,8 millions d’euros (hors commissions des maisons de ventes), selon le cabinet d’experts spécialisés InArt (Moscou). En 2018, les ventes n’avaient pas dépassé 5,1 millions d’euros. Des chiffres livrés en avant-première au Journal des Arts par la directrice de l’agence, Ksenia Podoynitsyna, et extraits d’un rapport à paraître sur l’année 2019. Considérant que le marché de l’art russe est déjà bien intégré au marché international, InArt prend en compte toutes les ventes d’artistes russes contemporains à travers le monde.

Chez Art Investment (Moscou), un cabinet d’experts adossé à une maison d’enchères en ligne, les chiffres de l’année 2019 sont légèrement supérieurs : plus de 9 millions d’euros de ventes publiques contre 6,5 en 2018. Dans le même intervalle, la moyenne des lots vendus lors des enchères est passée de 47 % à 54 %. En somme, l’année 2019 affiche le meilleur résultat des cinq dernières années, estiment les analystes d’Art Investment. À noter que ces chiffres sont calculés de manière différente et ne tiennent compte que des enchères organisées en Russie. Par ailleurs, ils comptabilisent l’ensemble du marché et non pas uniquement les ventes d’art contemporain. Art Investment estime à 411,9 millions de dollars les ventes d’art russe dans le monde entier. Mais à l’international, le chiffre est en nette baisse : – 1,5 % par rapport à l’année 2018. Art Investment table sur une consolidation des ventes cette année sur le marché domestique russe, un espoir « qui repose sur l’adaptation des acteurs majeurs aux nouvelles conditions du marché apparues au second semestre 2019. Nous revenons lentement mais sûrement aux indicateurs d’avant la crise ». Référence est ici faite au plongeon des ventes russes (et de l’économie en général) qui a suivi l’annexion de la Crimée par la Russie début 2014.

Ksenia Podoynitsyna souligne un réveil tout récent du marché : « Une augmentation significative des ventes s’est produite à l’automne 2019 après des résultats modérés au premier semestre. D’octobre à novembre 2019, plusieurs ventes aux enchères importantes ont été consacrées exclusivement à l’art contemporain russe, notamment dans des maisons de vente aux enchères telles que Sotheby’s ou MacDougall’s. »

Selon la directrice d’InArt, « l’intérêt des collectionneurs pour les artistes russes contemporains est mis en évidence par le succès de la vente aux enchères organisée par la maison de ventes [moscovite] Vladey. En outre, en octobre 2019, Sotheby’s a organisé la deuxième session de l’offre thématique d’art russe, sous le titre “Escape Artists 2.0 : The Non-Conformists Online”. Les résultats sont impressionnants : 86 % des lots ont été vendus. » Elle attire l’attention sur le fait que les ventes publiques ne représentent qu’une fraction du marché de l’art contemporain. Les ventes de ce secteur s’effectuent principalement en galeries et dans les foires.

Or, de l’avis de bien des observateurs, le segment des ventes en galerie reste dans l’ombre à cause de facteurs spécifiques au marché russe (fiscalité inadaptée, manque de confiance et de transparence). Chez Art Investment, on remarque toutefois un afflux de nouveaux acheteurs, tandis que les collectionneurs établis « ont commencé à réaliser que la posture attentiste ne menait à rien. En conséquence de quoi la qualité des œuvres mises en vente s’est notoirement améliorée, de même que leur nombre ».

Force est de constater que pas un seul artiste vivant ne figure parmi les dix plus importantes ventes d’art russe de l’année passée (par ordre décroissant de prix : Mark Rothko, Nicolas de Staël, Tamara De Lempitcka, Kouzma Petrov-Vodkin, Chaïm Soutine, Vassily Kandinsky, Marc Chagall, Ivan Klioune, Nikolaï Feshin, Mikhaïl Larionov). Il s’agit surtout d’œuvres remontant à la première moitié du XXe siècle et créées dans l’émigration. L’artiste vivant le plus cher reste Ilya Kabakov (Fête no 1 pour 968 000 dollars), devant ses confrères de l’Art non-conformiste soviétique récemment disparus Oleg Vassiliev (Artiste à New York, 250 000 dollars) et Leonid Sokov (Ours et Marylin, 182 000 dollars). Parmi les dix plus grosses ventes en Russie, le premier artiste vivant, Valery Koshlyakov, se classe au 8e rang avec la peinture Louve au musée (143 300 dollars). Le segment art contemporain proprement dit reste très à la traîne. Des changements structurels sont encore nécessaires avant que les observateurs puissent s’accorder sur l’intégration de la Russie dans le marché global.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°539 du 14 février 2020, avec le titre suivant : Le marché russe en net rebond

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