Vendredi 17 septembre 2021

Une clientèle d’avant-garde à fort accent américain

Le marché de l’art des années 40-50 vu par les experts et les marchands

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 27 mars 1998 - 1961 mots

Le mobilier des années cinquante, coloré et moderniste, qui a connu un fort engouement au milieu des années quatre-vingt, a cédé du terrain au début de la décennie suivante au profit des pièces plus bourgeoises et ornementales des années quarante, désormais très recherchées. En quelques années, ces deux marchés, marqués par une raréfaction des pièces de grande qualité, ont vu leurs prix monter de façon continue. Mais il reste encore possible de faire de bonnes affaires.

“Il y a un véritable engouement pour le mobilier des années quarante, qui représente le dernier vrai style français. Nous revivons à travers les pièces de cette période l’enthousiasme que l’on avait connu avec l’Art déco ou l’Art nouveau. Le marché des pièces des années quarante ne fait que commencer”, explique avec passion le marchand Yves Gastou. Les qualificatifs enthousiastes ne manquent pas quand il s’agit d’évoquer le marché du mobilier et des objets décoratifs des années quarante. Les galeries et marchands spécialisés dans cette période, très rares il y a moins de dix ans, ont aujourd’hui essaimé. À Paris, les rues de Lille et Bonaparte sont leur terre d’élection. Ils sont plus d’une douzaine à s’y être installés, tandis que d’autres prenaient place rue de Seine ou boulevard Raspail. Quelques-uns débordent néanmoins de ce périmètre, s’aventurant notamment jusqu’à l’avenue Matignon ou la galerie Véro-Dodat. La plupart ont fait leurs premières armes aux Puces de Saint-Ouen. “Saint-Ouen est un passage obligé, déclare Hélène Greiner. C’est là que l’on trouve tout ce qui sort. Les Puces constituent une excellente formation. On y voit beaucoup d’objets et cela permet aux marchands d’affiner leur goût”.

Cette vogue pour les années quarante est récente, elle remonte à moins de dix ans et s’est réellement affirmée depuis quatre ou cinq ans. “Les belles pièces Art déco commençaient à devenir rares et chères, et à s’essouffler auprès d’un public devenu un peu las, remarque Éric Philippe, installé galerie Véro-Dodat depuis 1979. Quand j’ai commencé à m’intéresser à cette période, au début des années quatre-vingt, j’ai essuyé quelques regards ou propos moqueurs”. Depuis quelques années, il a mis les rieurs de son côté.

Poillerat et Arbus
Le mobilier des années quarante des Poillerat, Adnet, Arbus ou Duplantier reste abordable comparé aux objets Art déco, dont les prix sont beaucoup plus élevés. Pour 20 000 francs, vous pourrez acquérir des appliques de Quinet (galerie Olivier Watelet), pour 30 à 40 000 francs un fauteuil de Jules Leleu, pour 40 à 50 000 francs une table de Jacques Adnet (galerie Plaisance), pour 50 à 70 000 francs une table de Jean Pascaud (galerie Yves Gastou), pour 20 à 70 000 francs des luminaires de Jean Royère (galerie Neo-Senso), pour 180 000 francs un bureau d’André Arbus en merisier (galerie Jean-Louis Danant). Moyennant 100 à 200 000 francs, les collectionneurs peuvent repartir avec des chefs-d’œuvre dignes de musées, comme ce buffet de Jean Royère (galerie Jacques Lacoste) ou ce guéridon de Poillerat (galerie Aline Chastel et Jean Maréchal). “Il est possible de meubler un grand salon en style années quarante pour environ 200 000 francs, alors qu’il faudrait au moins un million pour la même pièce meublée avec de l’Art déco”, souligne Éric Philippe. Les amateurs de sculptures néoclassiques devront, eux, débourser  environ 18 000 francs pour une statuette en bronze de Paul Cornet, 25 000 francs pour une pièce de Janniot.

Aujourd’hui, collectionneurs et décorateurs s’arrachent les plus belles pièces d’Arbus, Adnet, Leleu, Pascaud, Moreux ou Süe, les créateurs les mieux cotés. Les clients les plus friands de mobilier quarante sont américains à plus de 75 %. Ces œuvres quittent donc la France, achetées par des décorateurs ou des collectionneurs, et partent aux États-Unis, en Suisse, en Allemagne ou au Royaume-Uni. Parmi les meilleurs clients se trouvent des designers ainsi que des gens du show-business et de la mode, tels les couturiers Christian Lacroix, Karl Lagerfeld ou le top modèle Stéphanie Seymour, mais aussi des hommes d’affaires et de grands artistes contemporains. La majorité d’entre eux ont entre 45 et 55 ans.

“Nous réalisons 80 % de notre chiffre d’affaires avec des clients américains, confirme Mathieu de Prémont, bras droit d’Olivier Watelet, plus particulièrement avec des décorateurs new-yorkais. Les Américains ne sont pas attachés comme les Français aux meubles qui marquent leur appartenance sociale, tels la bergère Louis XV ou les trumeaux au-dessus de la cheminée. Ils n’ont pas de racines et sont donc plus ouverts à du mobilier récent, facile à vivre, adapté à notre style de vie et plus confortable que les canapés ou fauteuils XVIIIe .” Même témoignage chez Alexandre Biaggi : “Mes clients sont principalement des décorateurs étrangers, essentiellement américains. Ils recherchent surtout des pièces de Jean-Michel Frank – à la limite des années trente et quarante –, des pièces de couleurs claires, du luminaire et des sièges. Ils aiment avant tout les objets exceptionnels, très référencés”.

Le confort et la fonctionnalité de ces meubles semblent aussi expliquer leur succès auprès d’une clientèle avant-gardiste à forte composante américaine. En témoignent ces tables basses de Ramsay ou de Quinet, particulièrement appréciées pour leur aspect pratique et leur aptitude à se mêler à des meubles XVIIIe siècle  (de 15 à 25 000 francs à la galerie Olivier Watelet). Les amateurs et collectionneurs semblent également séduits tant par la “touche” que la qualité de ce mobilier, fait de bronzes dorés, de bois blonds et de laques colorées, qui se marie aussi bien dans un intérieur avec des pièces des XVIIe et XVIIIe siècles qu’avec des tableaux modernes de Picasso, Soulages ou Léger.

Cet engouement récent n’a pas manqué de se répercuter sur les prix, qui ont connu une hausse importante et continue. Certaines pièces ont ainsi vu leur prix multiplié par deux ou trois en dix ans. “Les prix des objets des années quarante et cinquante étaient très irréguliers, analyse l’expert Félix Marcilhac. Aujourd’hui, ils se sont stabilisés. Le marché n’est plus en dents de scie comme il l’était par le passé. Toutefois, on ne voit guère aujourd’hui de pièces “top niveau”. La marchandise de grande qualité est devenue rare.” Pour Yves Gastou, il existe encore de bonnes affaires à réaliser, et les prix restent abordables : “Un conseil toutefois, il est préférable de privilégier les meubles bénéficiant d’une garantie ou d’une estampille (certificat d’authenticité, provenance). L’avenir du mobilier quarante ? Il est devant lui, tout reste à faire”.

Cet enthousiasme se retrouve pour le mobilier des années cinquante, notamment les pièces uniques et les meubles fabriqués à un petit nombre d’exemplaires, plutôt que les objets produits en série. Des matières nouvelles comme le plastique, le faux cuir ou l’aluminium y font leur apparition. Les années cinquante riment avec modernisme et mobilier d’architecte, et sont associées aux noms de Jean Prouvé, Charlotte Perriand et Jean Royère. Les galeries spécialisées dans cette période ont connu un véritable boom au milieu des années quatre-vingt, épousant la nouvelle tendance. Aujourd’hui, seules deux ou trois galeries – dont Jousse-Seguin et Down Town – en font leur cheval de bataille. Jousse-Seguin notamment, qui vend rue de Charonne des meubles de Jean Royère, des céramiques de Georges Jouve, des luminaires de Jean Mouille et des sculptures d’Alexandre Noll, ainsi que des pièces de Jean Prouvé (1901-1984), architecte, créateur de meubles et membre fondateur de l’Union des artistes modernes, auquel la galerie consacre ce printemps deux expositions, rue des Taillandiers et rue du Faubourg Saint-Honoré (lire notre article p. 28). “Nous touchons une clientèle moins large, ce qui explique qu’il existe un moindre nombre de marchands qui aient fait de ce style leur spécialité, soutient Philippe Jousse. C’est en quelque sorte une avant-garde qui achète ce mobilier moins rassurant”.

La dernière grande vente publique cohérente spécialisée en mobilier des années cinquante remonte à 1991. “Depuis, les pièces de qualité de Jean Prouvé ou Jean Royère continuent à prendre de la valeur, explique Me Olivier Perrin, commissaire-priseur à Versailles et pionnier en matière de ventes publiques de mobilier de cette époque. Un bureau “Présidence” de Prouvé, qui valait 130 000 francs à la fin des années quatre-vingt, se négocierait aujourd’hui 150 à 180 000 francs. Un canapé “Ours polaire” de Royère, qui se vendait il y a cinq ou dix ans 60 à 80 000 francs, vaudrait aujourd’hui 100 à 150 000 francs. Un “bar à magnum” d’Alexandre Noll, acheté 335 000 francs en 1985 , s’est revendu 550 000 francs fin 1991. Il s’agissait de la pièce de mobilier quarante la plus chère jamais vendue en vente publique. Ces meubles, qui sont devenus très rares sur le marché des ventes publiques, enregistrent des prix en hausse constante”. Le marché a en effet connu une hausse d’environ 40 % entre 1990 et 1997.  Mais il reste encore possible d’acquérir quelques belles pièces pour un budget moins conséquent,  comme  cette chaise en contreplaqué moulé de Charles et Ray Eames qui se négocie environ 15 000 francs, ou cette bibliothèque double-face construite par Jean Prouvé et Charlotte Perriand pour la Maison du Mexique de la Cité universitaire, à 75 000 francs (galerie Down Town).

 Mais qui sont les grands clients et collectionneurs ? Pourquoi cet attrait pour ces meubles modernes aux formes simplifiées abandonnant le confort bourgeois des années quarante ? “Au départ, la clientèle, issue principalement des milieux du cinéma et du music-hall, appréciait le côté anticonventionnel de ce mobilier, constate Félix Marcilhac. Depuis trois ou quatre ans, elle s’est élargie à des amateurs et collectionneurs étrangers, allemands, suisses ou anglais. Il ne s’agit cependant pas de déçus de l’Art déco, mais plutôt de gens désireux de marquer leur originalité, leur marginalité, comme ce couturier anglais qui a meublé de mobilier années cinquante son loft de la Bastille. Ces clients sont séduits par l’extravagance des formes, à l’image de ces meubles d’Arbus ornés de têtes de chien ou de biche.” Jacques Lacoste insiste lui aussi sur la jeunesse de cette clientèle (35 à 45 ans), sur son ouverture d’esprit, tout comme sur sa forte composante américaine : “C’est un mobilier qui séduit beaucoup les Américains, qui sont plus entreprenants, plus créatifs que nous le sommes, plus ouverts à la nouveauté. Les clients sont particulièrement friands de meubles qui représentent le mieux le style, la patte d’un artiste, comme ces canapés “Ours polaire” ou ces fauteuils “œufs” de Royère.” “Avant tout achat, insiste Mathieu de Prémont pour la galerie Olivier Watelet, il faut faire le tour des galeries, discuter avec les marchands, se familiariser avec les objets, et ensuite seulement commencer à acheter.”

Du côté des peintres

Quid de la peinture des années 40-50 ? Après une forte spéculation à la fin des années quatre-vingt, la période connaît un passage à vide depuis huit ans, même si elle bénéficie actuellement d’un regain d’intérêt. “Le marché a connu un certain tassement, mais celui-ci n’a affecté ni certains artistes comme Jean Fautrier ou Nicolas de Staël, ni les représentants du groupe Cobra�?, remarque Léon Seroussi de la galerie Natalie Seroussi. Ainsi, un tableau de De Staël de 1950 – Méditerranée – se vend-il 2,5 millions de francs, tandis qu’un Serge Poliakoff de 1954 est proposé à 500 000 francs. Une huile de Maurice Estève ou de Jean Bazaine se négociera en revanche entre 300 et 550 000 francs. Les peintres dont la renommée est essentiellement européenne connaissent des prix moins élevés, à l’exemple des tableaux d’Olivier Debré qui se vendent en moyenne entre 30 et 80 000 francs. Les œuvres sur papier de Hans Hartung sont, elles aussi, accessibles. “Les collectionneurs devraient ouvrir les yeux et prendre conscience qu’il n’y a pas que des artistes américains�?, soutient Anne Lahumière. Surtout, “il est aujourd’hui possible d’acquérir de véritables chefs-d’œuvre à quelques dizaines de milliers de francs�?, souligne le galeriste Jean-Pierre Arnoux, citant des artistes comme Jacques Germain, l’un des rares français à avoir étudié au Bauhaus de Dessau.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°57 du 27 mars 1998, avec le titre suivant : Une clientèle d’avant-garde à fort accent américain

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