« Reconstruire d’abord…»

Quelle architecture pour l’après-guerre ?

Le Journal des Arts

Le 8 janvier 2009

À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, une vaste entreprise de reconstruction est lancée. La technique joue un rôle de premier plan dans l’évolution de l’architecture, avec notamment le développement des techniques de préfabrication. Partie prenante de toutes ces mutations, Le Corbusier livre, en ces années d’après-guerre, la somme de son œuvre.

À la Libération, de nombreuses régions françaises ne sont plus qu’un vaste champ de ruines. Bien des années plus tard, Eugène Claudius-Petit, un temps ministre de la Reconstruction, se souvenait : “L’arrêt des combats avait permis de faire un premier bilan. Même provisoire, il était lourd : près de deux millions de logements et de bâtiments publics détruits ou endommagés, des villes et des villages rasés, des ports, des ponts, des voies ferrées, des routes détruits ! Combien de morts, de disparus, de blessés ? Des personnes déplacées par centaines de milliers, sans abri, ayant tout perdu.” Cette situation d’urgence exigeait des mesures énergiques : en 1944 est donc créé le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme. Pour mettre en œuvre les grands chantiers qui s’annoncent, le gouvernement fait appel à des architectes chevronnés : Auguste Perret (1874-1954) au Havre et à Amiens, Georges-Henri Pingusson (1894-1978) dans la Sarre, André Lurçat (1984-1970) à Maubeuge, Marcel Lods (1891-1978) à Sotteville-lès-Rouen. La guerre ayant fait “du passé table rase”, les solutions les plus audacieuses deviennent possibles. Perret propose ainsi au Havre de revoir l’urbanisme traditionnel, en enterrant les voies de circulation automobile et les parkings pour dégager la surface au profit des piétons. Il ne sera pas entendu. “Toute allusion au fait évident que l’homme en société et le domaine bâti constituaient un seul et même problème, que du logis à l’aménagement du territoire tout se tenait dans une logique sans rupture, était taxée d’utopie. Ça dérangeait. Reconstruire d’abord, seulement…”, se rappelait Claudius-Petit. Il est cependant possible de construire vite et bien, pour peu que le projet soit attentif à l’environnement del’homme. Ainsi, pour les fonctionnaires de l’Otan, Jean Dubuisson conçoit, à Saint-Germain-en-Laye, un ensemble d’appartements, le Shape (1951), se déployant en de larges bandes horizontales de faible hauteur, dans un site boisé. Mais il n’est pas faux d’écrire qu’en ces années d’après-guerre, l’audace s’est brisée sur un rationalisme étroit, dicté par une administration sans ambition.

Les déceptions de Le Corbusier
Pourtant, la désignation de Le Corbusier (1887-1965) pour élaborer les plans de reconstruction de Saint-Dié et de La Rochelle avait fait naître l’espoir chez les partisans de l’architecture moderne. Espoir confirmé, grâce à Claudius-Petit, par la construction de l’Unité d’habitation de Marseille (1947-1952), premier élément de la future Cité Radieuse. Inspirée des phalanstères de Charles Fourier, cette unité regroupe logements de taille variable, commerces et école (sur le toit) dans le même bâtiment. À l’extérieur, le béton brut domine, tout juste relevé par les couleurs des brise-soleil. La disposition variée des ouvertures, correspondant aux différentes tailles des appartements, évite la monotonie inhérente aux grands ensembles qui apparaissent à cette époque. Cette unité a été reproduite, avec quelques modifications, à Rezé-lès-Nantes, Briey-la-Forêt, Meaux et Berlin, mais chaque fois en un seul exemplaire, dénaturant le principe de la Cité Radieuse. Le Corbusier n’a pas été plus heureux avec ses projets de reconstruction, tous rejetés. Néanmoins, l’après-guerre constitue l’apogée de son œuvre – que l’on songe à Chandigarh… Et alors que ses réalisations restent unanimement admirées, celles de ses collègues sont souvent décriées.

Le risque de l’uniformité
Au Havre, le plan d’Auguste Perret conçu en fonction d’un module constant de 6,21 m présente en effet un aspect bien morne, qui sera celui de nombreuses villes relevées de leurs ruines après 1945 : Brest, Lorient, Amiens… Le recours à la préfabrication de nombreux éléments de construction, parfois de toute la structure (poutres, piliers, dalles), n’est pas étranger à ce sentiment. Marcel Lods, dès 1945, avait anticipé ces reproches : “Le reproche d’uniformité apparaît, et c’est pour y répondre que nous ferons intervenir la notion de composition. […] La répétition a toujours été un élément de grandeur, pour peu évidemment qu’elle soit traitée dans un plan convenable et ne soit pas bornée au morne alignement, sans rime ni raison, d’une sempiternelle série. Les exemples sont nombreux…
Qui ne songe à la rue de Rivoli, à la place des Vosges, à la place Vendôme… “, écrivait-il dans L’architecture aujourd’hui. Mais en étendant à une ville entière les critères valables pour un immeuble, on fait de la cité une structure alors qu’elle est d’abord un organisme. Elle ne saurait se réduire à un plan ou à une composition, aussi beaux soient-ils. En revanche, les incroyables progrès en matière de confort plaident en faveur de l’habitat de l’époque.

Prouvé, des baraquements au Cnit
Jean Prouvé (1901-1984) a été sensible à la dimension sociale de son art en recherchant des systèmes permettant le montage rapide d’habitats d’urgence. Pour expliquer ses méthodes de préfabrication, il affirmait volontiers qu’il n’y a “pas de différence entre la construction d’un meuble et celle d’une maison”. En 1945, il construit 450 baraquements pour les sinistrés de Lorraine, puis crée, en 1955, la Maison des jours meilleurs pour l’abbé Pierre. De ces expériences ont été conservés deux pavillons de type “Métropole” à Tourcoing, et une maison à portique à Nancy. Le nom de Prouvé est par ailleurs associé à l’un des projets les plus importants des années cinquante : le Centre national des industries et des techniques (Cnit, 1955-1958), dont il a conçu les panneaux vitrés de façade. Ce manifeste de “l’art de l’ingénieur” a été dessiné par Bernard Zehrfuss, Robert Camelot et Jean de Mailly, et mis au point par l’ingénieur Nicolas Esquillan. Le Cnit établit deux records, grâce à sa voûte en béton reposant sur trois points d’appui : celui de la portée (206 m en façade, 238 m sous les arêtes de noue), et celui de la surface portée par point d’appui (7 500 m2). Bernard Zehrfuss a également participé, avec Marcel Breuer et Pier Luigi Nervi, à la construction du siège de l’Unesco (1952-1958) à Paris. Cet édifice marque l’entrée en France du fameux “Style international” dont l’architecte américain Philip Johnson s’était fait le chantre.

Réussites de l’architecture religieuse
Les réalisations de l’ingénieur Bernard Lafaille illustrent la place de plus en plus importante prise par sa corporation lors de la Reconstruction. Sa collaboration a ainsi été sollicitée par l’architecte Guillaume Gillet pour l’église Notre-Dame-de-Royan, achevée en 1958 (décédé en juin 1955, Lafaille sera remplacé par René Sarger). Il y met en œuvre les mêmes procédés de construction que pour la rotonde ferroviaire d’Avignon, bâtie en un temps record en 1946. La couverture repose sur des trumeaux en V – voiles plissés de béton armé épais de 10 à 12 cm – entre lesquels sont installées les verrières. La toiture de l’église est en “selle de cheval” : composée d’un voile mince de béton armé de 8 cm d’épaisseur, elle est très rigide grâce à sa double courbure interne. Curieusement, en ce siècle d’athéisme triomphant, l’architecture religieuse a produit quelques réussites notoires. La chapelle Notre-Dame-du-Haut (1953-1955), à Ronchamp, est généralement considérée comme le chef-d’œuvre ultime de Le Corbusier. Les courbes harmonieuses de son église s’accordent au site vallonné, et l’enduit des parois tempère la rudesse du béton brut de la couverture. En revanche, au couvent dominicain Sainte-Marie-de-la-Tourette (1956-1960), près de Lyon, il néglige ces délicatesses : à l’austérité des règles monastiques répond celle des matériaux. Le béton brut, très prisé par les architectes des années cinquante, n’a malheureusement pas toujours bien vieilli.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°57 du 27 mars 1998, avec le titre suivant : « Reconstruire d’abord…»

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