Dimanche 28 février 2021

Histoire

COMMÉMORATION

Une année Napoléon sur la pointe des pieds

Par Sindbad Hammache · Le Journal des Arts

Le 12 février 2021 - 1452 mots

Entre une situation sanitaire incontrôlable et des débats plus vifs que jamais autour de la figure de Napoléon, les commémorations du bicentenaire de sa mort s’annoncent partout en France dans l’incertitude.

Jean-Baptiste Mauzaisse, Napoléon Ier couronné par le Temps, écrit le Code Civil, 1833, huile sur toile, 131 x 60 cm. © RMN-Grand Palais, musée des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau/Daniel Arnaudet
Jean-Baptiste Mauzaisse, Napoléon Ier couronné par le Temps, écrit le Code Civil, 1833, huile sur toile, 131 x 60 cm.
© RMN-Grand Palais, musée des châteaux de Malmaison et de Bois-Préau / Daniel Arnaudet

Thierry Lentz le pressent : « L’année bicentenaire va être polarisée par les polémiques. » L’historien, directeur de la Fondation Napoléon, a en tête les débats qui ne manqueront pas de surgir autour du rétablissement de l’esclavage par Napoléon, en 1802. Et il n’est pas le seul. Les nombreuses institutions qui préparent expositions, colloques et événements autour de l’empereur savent bien qu’elles sont attendues au tournant sur la façon dont le brûlant héritage napoléonien sera traité. La stratégie n’est pas à la défense, mais à la transparence : « Rien à cacher, toutes les questions seront sur la table », nous répète-t-on d’un musée à l’autre.

Pour l’Institut de France, la mission sera aisée : « Nous évoquerons certainement l’esclavage, affirme l’historien Yves Bruley, ça nous ne dérange pas : l’Institut est la seule institution qui a protesté contre son rétablissement ! » Ce « parlement du monde savant » a hérité depuis cette année de la délicate mission des commémorations nationales et, sur sa première liste des grands anniversaires, figure en bonne position le 5 mai 1821, date du décès de Napoléon Bonaparte, en exil sur l’île de Sainte-Hélène.

L’Institut ne joue pour autant pas le rôle de chef d’orchestre des célébrations, conformément à la direction qu’il souhaite donner à sa mission mémorielle, indicative plus que prescriptive. « Si l’on veut se recueillir, il y a la coupole des Invalides ; si l’on veut comprendre et expliquer, il y aura celle de l’Institut », résume Yves Bruley. La Fondation Napoléon a, de son côté, mis en place un comité 2021 et centralise les diverses initiatives des musées et collectivités sur son site Internet, sans toutefois s’ériger en organisateur des commémorations. Et pour l’Élysée, qui fêtait en 2020 les 130 ans du Général de Gaulle, 2021 sera l’année François Mitterrand.

Les fondations de l’État français

Embarrassé par les légendes napoléoniennes, noires ou dorées, le monde politique n’a pour l’instant manifesté aucune volonté de s’inscrire dans ce bicentenaire. Les références à l’empereur restent discrètes sous la Ve République, les échéances électorales n’autorisant raisonnablement pas de prendre un tel risque ; et il n’y a bien que quelques anciens Premiers ministres pour lui consacrer un livre : Dominique de Villepin, qui laisse libre cours à sa fascination pour le destin hors du commun de Bonaparte, ou Lionel Jospin (Le Mal napoléonien, 2014), qui tire un bilan sévère de la politique impériale. Pourtant, la société d’aujourd’hui reste construite sur les « masses de granit » que Napoléon édifia : Code civil, lycées et baccalauréat, départements et préfets, Légion d’honneur…

Comprendre cet héritage, c’est le sens de la grande exposition organisée d’avril à septembre sous la grande halle de la Villette par la Réunion des musées nationaux-Grand Palais. « Cette exposition se présente comme l’occasion de diffuser un maximum de savoirs sur des questions qui concernent directement les visiteurs, puisque c’est l’origine de l’État dans lequel ils vivent », explique Arthur Chevallier, historien et co-commissaire.

Organisé en period rooms, allant de l’incontournable bivouac à la salle du trône, le parcours s’adresse au grand public, avec des sections qui donneront des clés d’explication sur la période du Consulat et de l’Empire, et les sujets polémiques de la figure napoléonienne : l’autoritarisme, le bellicisme et l’esclavage. « Contextualiser son rétablissement, ce n’est pas l’excuser, précise Arthur Chevallier, mais je ne me fais pas d’illusion : ça ne va pas passer comme une lettre à la poste ! »

Prendre un recul historique, présenter Napoléon dans le temps long – son autoritarisme n’est-il pas la poursuite d’une inflexion initiée par la République ? Son bellicisme n’est-il pas la continuité d’une stratégie d’expansion de l’Ancien Régime ? –, c’est l’objectif poursuivi à la Villette, comme ailleurs.

Au Musée de l’armée, la présence du tombeau impérial, en plein dépoussiérage pour l’occasion, impose presque le sujet de l’exposition. Celle-ci s’attachera au retentissement mondial que fut sa mort : une figure déchue s’éteignant sur une île perdue dans l’Atlantique et une légende qui commence à s’écrire partout en Europe. « C’est un peu le sujet de l’exposition : ça fait deux cents ans qu’il est mort, comment se fait-il qu’on parle encore de lui ? », explique Émilie Robbe, conservatrice des collections du XIXe siècle aux Invalides.

L’exigence d’une histoire factuelle du musée militaire se traduit ici par l’usage d’outils d’analyse scientifique, afin de tirer au clair les récits discordants de cet événement abondamment documenté par les archives. « C’est un regard fondé sur les faits, et l’on confronte les faits aux rêves », indique la commissaire d’exposition. Le parcours retracera précisément la mort de l’empereur en exil, puis ses conséquences sur le récit napoléonien, jusqu’au retour des cendres ordonné par Louis-Philippe en 1840, dans une spectaculaire opération de récupération politique.

Napoléon et les artistes contemporains

Les visiteurs trouveront, sous le dôme des Invalides, une installation de Pascal Convert (*). Et partout ailleurs dans le Musée de l’armée, le parcours sera rythmé par des œuvres contemporaines évoquant, directement ou non, Napoléon. Baptisée « Napoléon ? Encore ! », cette seconde exposition offre un contrepoint au parcours patrimonial et historique. Conçue par Éric de Chassey, directeur de l’Institut national d’histoire de l’art, elle constitue un double défi pour les artistes invités, car il faut évoquer le personnage tant controversé et passer derrière les grands artistes qu’il a inspirés : David, Ingres, Max Ernst, Abel Gance… « Il faut avoir les épaules solides ; on ne peut pas s’en tirer avec une pirouette », souligne Éric de Chassey, qui a réuni à la fois des artistes confirmés (Marina Abramovic, Georg Baselitz, Yan Pei-Ming, Adel Abdessemed…) et des artistes tout juste diplômés. Si le cahier des charges du commissaire ne demandait pas explicitement une posture critique sur le récit impérial ou les collections du Musée de l’armée, certains artistes se sont naturellement penchés sur les zones d’ombre.

Ainsi, l’œuvre de Kapwani Kiwanga propose de réintégrer les guerres de Saint-Domingue au récit napoléonien ; celle de la jeune artiste Célia Muller pointe l’absence des femmes dans les allées de l’hôtel des Invalides, quand Adel Abdessemed évoque, par le dessin d’une grande pyramide, l’hybris de Napoléon ainsi qu’une forme de colonialisme. Mais pour Éric de Chassey, le parcours ne saurait se résumer à un simple rectificatif dicté par les débats du temps : « La période est à la simplification, la polarisation, peu de personnes concilient l’ogre et le héros, déplore-t-il, ici, il y aura des œuvres irrévérencieuses, d’autres admiratives, mais aucune ne traitera Napoléon comme un saint ou un héros absolu. »

Objet de questionnements dans ce parcours contemporain, Napoléon devient partout en France prétexte à une réflexion historique : à Ajaccio, au Palais Fesch, « Napoléon, la légende » explorera la construction du mythe, au Musée Masséna de Nice, il sera vu sous l’angle de la littérature. Les Archives nationales dévoileront les dessins, plans et cartes communiqués quotidiennement à l’empereur, dans une exposition historique et artistique. À Fontainebleau, la relation entre Napoléon Ier et le château sera éclairée par l’exposition « Un palais pour l’empereur ». Dans chacun de ces parcours, la figure de Napoléon sera pensée à partir d’un lieu, d’un récit, de documents, qui introduisent une distance avec le personnage. Même à la Villette, dont l’exposition s’intitule « Napoléon », Arthur Chevallier précise que le parcours évoque davantage un pan de l’histoire de France que Napoléon lui-même, qui y jouera le rôle de personnage principal.

Entre histoire et mythe

La Belgique aussi s’interesse à l’empereur. À Liège, le parti pris de la personnalisation est assumé : Napoléon stratège, Napoléon législateur, Napoléon dynastique, « on abordera toutes les facettes », promet Alain Mager, administrateur d’Europa Expo, qui organisera à la gare des Guillemins l’exposition « Napoléon, au-delà du mythe ». Un choix qui n’est pas contradictoire avec une exigence d’exactitude historique, pour ce parcours grand public et immersif : « Le contenu est chapeauté par une équipe de scientifiques et d’historiens, fait valoir l’administrateur belge, et on aura, comme à notre habitude, une présentation objective. Ensuite, à chacun de faire sa lecture ! »

De retour en France, c’est dans les rues de Rueil-Malmaison que l’on affichera sans gêne la figure de Napoléon. Coordinatrice du réseau des villes impériales, la commune des Hauts-de-Seine mise depuis dix ans sur son passé napoléonien pour sa politique touristique, sous l’impulsion du maire Patrick Ollier (LR). L’année 2021 y sera riche, avec un programme de conférences, une exposition au château de Malmaison, où Joséphine de Beauharnais et Bonaparte résidèrent jusqu’en 1804, et surtout le 4e « Jubilé impérial », fin septembre, grande reconstitution civile qui attire des amateurs d’histoire venus de toute l’Europe. Mais aucun risque de tomber dans le culte de la personnalité : c’est le consul, et non l’empereur que l’on célèbre à Rueil.

Erratum - 18 février 2021

(*) Contrairement à ce que nous avons écrit dans le JdA n°560, l'installation présentée sous le dôme n'est pas d'Ange Leccia mais de Pascal Convert.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°560 du 5 février 2021, avec le titre suivant : Une année Napoléon sur la pointe des pieds

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