Mercredi 29 septembre 2021

Histoire

XVIIIE-XIXE SIÈCLES

Un Napoléon très hagiographique

Par Élisabeth Santacreu · Le Journal des Arts

Le 29 juin 2021 - 835 mots

PARIS

L’exposition de la Villette raconte la légende napoléonienne pleine d’intelligence politique et de batailles épiques avec le sacrifice final du héros. En cela, elle s’accorde en tout point avec la propagande orchestrée par l’Empereur lui-même.

Paris. Après Toutânkhamon en 2019 et avant Ramsès qui devrait arriver fin 2024, la Villette reçoit un autre souverain mythique, Napoléon Bonaparte (1769-1821) dont on commémore le bicentenaire de la mort. Formatée pour le grand public, l’exposition présente plus de cent cinquante œuvres et objets dans une scénographie grandiose, interactive et immersive. Elle suit la chronologie, à l’exception d’une partie réunissant les impératrices, le roi de Rome et Marie Walewska. Pour choisir les témoins inestimables de la période napoléonienne (tableaux, meubles, porcelaines, armes, décorations) et ceux qui évoquent ses actions, son entourage, sa vie quotidienne et celle de ses troupes, il a fallu pas moins de sept commissaires. Six appartiennent aux musées et institutions détenant une partie de l’héritage napoléonien. Le septième, l’éditeur Arthur Chevallier, est le principal commissaire et coordinateur du catalogue. Dans son livre Napoléon sans Bonaparte (2014, Éditions du Cerf), il décrit Napoléon en « héros moderne » . L’exposition est dans la droite ligne de ce postulat.

Un propos incomplet

Ne boudons pas notre plaisir : la geste napoléonienne s’y déploie dans toute sa splendeur. Mais il s’agit bien d’une légende. Après l’évocation d’une jeunesse studieuse et sans grandes joies vient l’espace consacré à Bonaparte « soldat de la Révolution ». À propos du soulèvement royaliste dit « de vendémiaire » et de la journée du 5 octobre 1795 (13 vendémiaire An IV), le texte de salle est ainsi rédigé : « Responsable de la répression de l’insurrection, il parvient à disperser les émeutiers et à sauver la République. » Bien sûr, il était difficile d’expliquer dans ces quelques lignes que c’était le « Conventionnel » et ancien militaire Paul Barras qui dirigeait les opérations et que Bonaparte avait été choisi comme exécutant pour le jacobinisme qu’il avait affiché, dangereuse réputation qui le mettait alors en position de faiblesse. Pour prouver qu’on pouvait lui faire confiance, il n’hésita pas à faire abattre les insurgés au canon sur les marches de l’église Saint-Roch, gagnant le surnom méprisant de « général Vendémiaire ». Il aurait suffi d’une estampe représentant l’événement accompagnée d’un cartel détaillé pour nuancer l’image de Napoléon en montrant son ambition dévorante, son grand sens politique et son manque total de scrupules. Pour la campagne d’Égypte, exposer le tableau d’Antoine-Jean Gros, Bonaparte visitant les pestiférés de Jaffa le 11 mars 1799– ou une estampe sur le même sujet – aurait permis d’expliquer au public que, s’il avait demandé qu’un peintre immortalise sa présence auprès de ses soldats contagieux dans la posture d’un roi thaumaturge, il n’en avait pas moins fait empoisonner ensuite tous les malades pour éviter qu’ils ne tombent aux mains de l’ennemi.

Une contextualisation bien vague

Certes, il a fallu aborder le thème peu reluisant du rétablissement de l’esclavage par Bonaparte, alors Premier Consul, en mai 1802. Une vidéo permet de contextualiser ce fait qui ne peut qu’apparaître logique dans la trajectoire du futur empereur, pour lequel la fin justifiait toujours les moyens : il avait de grands projets américains et, dans le système économique d’alors, le seul moyen de mettre ce territoire en valeur était l’esclavage.

En dehors de ce point, c’est comme si on avait choisi de montrer un héros tel que l’historiographie du XIXe siècle les affectionnait et la réalité historique ne fait que de timides apparitions derrière le conte. Elle se montre dans le texte de salle intitulé « L’Empereur », où l’on peut lire : « Malgré cette transition constitutionnelle [avec le régime précédent] irréprochable du point de vue du droit, Napoléon portera, au cours de son règne, des atteintes aux libertés et à cette République à laquelle il se disait attaché. » Le propos reste vague et il faut aller voir les vidéos présentées en marge du parcours pour trouver des précisions, ce que les plus jeunes ne feront sans doute pas. Dans l’une d’elles, l’historien Thierry Lentz aborde « les oppositions intérieures » mais rien, dans l’exposition, ne les montre. Une représentation de l’attentat de la rue Nicaise, en 1800, ou de l’exécution du duc d’Enghien, en 1804, aurait permis de mettre en lumière cet aspect du pouvoir napoléonien. Quant aux oppositions européennes, elles auraient pu être illustrées par quelques-unes des nombreuses caricatures qui ont circulé pendant tout le règne dans les territoires annexés.

Le paradoxe est que malgré ces omissions – largement compensées par un catalogue très attaché à la vérité historique –, l’essentiel est montré. Napoléon Bonaparte, auquel on ne peut que reconnaître une vision politique et des dons exceptionnels d’organisateur et de stratège, était aussi un grand communicant. Outre le Mémorial de Sainte-Hélène , rédigé pour soigner sa postérité, les beaux-arts et les arts décoratifs l’ont aidé à construire son personnage de nouvel Alexandre que les Français ont longtemps soutenu parce qu’il leur donnait le sentiment d’être un grand peuple riche et invincible. Par-delà les années, ce génie de la propagande continue de se manifester et cette exposition en est la preuve.

Napoléon,
jusqu’au 19 septembre, Grande Halle de La Villette, 211, avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°570 du 25 juin 2021, avec le titre suivant : Un Napoléon très hagiographique

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