Vendredi 20 septembre 2019

Art contemporain

Touche pas à mon arbre

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 11 septembre 2019 - 810 mots

Artistes et chercheurs réunis par la Fondation Cartier alertent, à travers leurs œuvres ou leurs études sensibles, sur les menaces pesant sur les arbres.

Sebastián Mejía, série Quasi Oasis, 17, Santiago du Chili, 2012 tirage gélatino-argentique, 50 × 40 cm, collection de l'artiste. © Sebastián Mejía.
Sebastián Mejía, série Quasi Oasis, 17, Santiago du Chili, 2012 tirage gélatino-argentique, 50 × 40 cm, collection de l'artiste.
© Sebastián Mejía

Paris. L’exposition « Nous les arbres » que présente la Fondation Cartier, à Paris, rassemble tout sauf une collection de… « natures mortes ». Elle déploie au contraire quantité d’œuvres et de recherches scientifiques qui montrent combien le sujet choisi, l’arbre, est un thème « vivant », un « organisme » on ne peut plus actuel et politique en ces temps de bouleversement climatique planétaire. La richesse de cette présentation tient justement à la présence simultanée d’artistes contemporains, mais aussi de chercheurs et de populations indigènes – une cinquantaine d’intervenants en tout – qui ont, chacun à leur manière, tissé un lien intime et puissant avec les arbres. C’est ce qui en fait sa force, d’un point de vue tant esthétique que savant.

À l’heure où les déforestations se multiplient – au Brésil mais aussi au Cameroun ou en Indonésie, pays où la forêt est remplacée par des plantations de palmiers à huile, d’arbres destinés à la production de pâte à papier ou de cultures de soja, comme le rappelle, très directement, le film Exit signé par l’agence d’architecture new-yorkaise Diller Scofidio + Renfro –, l’urgence est de mise. Car, pour faire simple, qui abat un arbre menace l’ensemble de l’écosystème : les espèces animales certes, mais aussi l’homme. C’est ce qu’évoquent les splendides dessins à l’encre d’Indiens issus de communautés du Paraguay : ceux de Marcos Ortiz, reproduisant les délicats profils d’une essence locale, l’algarrobo, ou ceux d’Esteban Klassen et de Herman Alvarez, exhibant une série d’animaux sauvages d’une naïveté toute géométrique. Idem avec les dessins du Brésilien Joseca – ou « Joseca Artista Yanomami » –, dont les traits au feutre ébauchent tortues, perroquets, singes ou tapirs.

Le danger se lit aussi, en filigrane, dans l’imposante production de l’artiste brésilien Luiz Zerbini, déployée sous la forme d’une vaste installation. Sur huit immenses toiles disposées en croix, un thème récurrent : la nature, sinueuse, qui livre un incessant duel avec les lignes orthogonales de la ville (Rio en l’occurrence), petites architectures et autres artefacts. Une joute qui peut parfois virer à l’absurde, comme l’illustre cette série de photographies en noir et blanc réalisées à Santiago du Chili par le Péruvien Sebastian Mejia, dans lesquelles les arbres, particulièrement les palmiers, doivent cohabiter de manière insolite, contraints d’adapter leur forme et leur taille aux exigences de l’espace urbain.

Le lien familier avec l’arbre s’affiche notamment dans une œuvre intitulée Sala de Trabalho du Brésilien Afonso Tostes : une quarantaine d’outils – pelles, ciseaux, serpes, scies, marteaux… – aux manches en bois sculptés en forme d’os du corps humain. Plus intime encore, ce lien sourd d’une ribambelle d’ex-voto anatomiques conçus, entre les années 1960 et 1980, par des auteurs inconnus du nord-est du Brésil. Né dans une communauté Guaraní au Paraguay, Jorge Carema sculpte, lui, dans un bois couleur anthracite de merveilleux masques d’animaux stylisés.

Art et science

À l’étage inférieur, l’exposition se poursuit avec le même bonheur, d’autant que des scientifiques entrent dans la danse. À commencer par le Français Francis Hallé, botaniste et biologiste de renom. L’homme a passé sa vie juché dans la canopée des forêts tropicales, carnets de dessin à la main. Une petite section monographique rend hommage à ses fameuses esquisses d’arbres en noir et blanc ou en couleurs. Les fruits y apparaissent tels des bijoux. Ainsi de cet Ormosia cinerea, au trait ici époustouflant, déniché en Guyane française.

Deux architectes paysagistes transalpins, Cesare Leonardi et Franca Stagi, se sont eux aussi pris au jeu. À l’occasion d’un concours pour l’aménagement d’un parc à Modène, en Italie, ils ont commencé à répertorier les arbres existants sur la parcelle. Puis, par le biais du dessin, à l’encre de Chine sur papier-calque, ils ont synthétisé les traits distinctifs de chaque essence, méticuleusement : forme du tronc, ramifications, dimension des branches, composition du feuillage, etc. Cette étude botanique légendaire durera près de deux décennies (1963-1982). Résultat : 374 dessins d’arbres, avec ou sans feuilles, un travail splendide et minutieux qui les a amenés à éditer une véritable somme, baptisée L’Architettura degli Alberi [« L’Architecture des arbres »].

Dans le jardin de la Fondation Cartier, l’artiste néerlandais Thijs Biersteker et le biologiste italien Stefano Mancuso ont disposé une installation intitulée Symbiosia, qui évoque la relation de l’être humain à son milieu naturel. Deux arbres truffés de capteurs livrent, en temps réel, leurs données intrinsèques sur un écran numérique : température, humidité relative, potentiel hydrique… Une manière de suggérer, un tant soit peu, une réelle intelligence quant à leur adaptation à l’environnement alentour. L’homme et l’arbre enfin réconciliés ? Dans Cabo Delgado, Tete, une photo en noir et blanc signé du Mozambicain José Cabral, on distingue un bras inconnu placé pile-poil dans le prolongement du tronc d’un arbre, sans pouvoir distinguer où commence l’un, où finit l’autre… et vice versa.

Nous les arbres,
jusqu’au 10 novembre, Fondation Cartier pour l’art contemporain, 261, bd Raspail, 75014 Paris

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°528 du 6 septembre 2019, avec le titre suivant : Touche pas à mon arbre

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