Art contemporain

Nous les arbres

Par Stéphanie Lemoine · L'ŒIL

Le 27 juin 2019 - 571 mots

Fondation Cartier -  Le mouvement en cours de reconfiguration des savoirs et des pouvoirs voit les regards se porter sur les entités terrestres les moins susceptibles d’y prendre part : les plantes.

Cet intérêt ne laisse pas de surprendre. Comme le rappelle Emanuele Coccia dans La Vie des plantes, le monde végétal a toujours été le parent pauvre de la philosophie, et même de la biologie. Dans le vaste éventail du vivant, on l’a systématiquement subordonné à l’animal, avec lequel l’humanité partage au moins quelques caractéristiques, dont la mobilité et le cerveau. Quand on ne les ignorait pas, il était impossible de prêter aux plantes la moindre de nos facultés : immobiles et muettes, elles étaient forcément dépourvues d’intelligence, de sensibilité, de mémoire et de faculté de communiquer. Leur surgissement dans la pensée contemporaine se décèle dans le succès de quelques ouvrages récents, dont La Vie secrète des plantes de Peter Wohlleben ou L’Intelligence des plantes de Stefano Mancuso. Il sonne comme un « retour du refoulé », et constitue tout à la fois le symptôme de la crise écologique, l’écho des avancées scientifiques en matière de biologie végétale et la critique de l’anthropocentrisme. C’est sous ces divers aspects qu’on s’attache tour à tour à camper le monde végétal en sujet politique (voir Être forêts de Jean-Baptiste Vidalou, aux éditions Zones) ou en modèle de comportement. Dans La Révolution des plantes, qui vient de paraître aux éditions Albin Michel, Stefano Mancuso les désigne ainsi comme des exemples d’adaptation et de modernité dont l’homme ferait bien de s’inspirer. Cet intérêt verse évidemment dans le champ artistique, comme en témoigne, à la Fondation Cartier, l’exposition Nous les arbres. Autour d’une communauté d’artistes et de chercheurs, dont Mancuso et Coccia, celle-ci s’attache précisément à saisir la nature de notre relation avec les arbres. « L’une des lignes directrices du projet est de passer d’un monde anthropocentré à une vision qui déplace le regard, explique Hélène Kelmachter, commissaire associée. “Nous les arbres” rappelle d’abord que les arbres constituent la plus grande et la plus ancienne communauté du vivant sur notre planète. Mais l’exposition se demande aussi comment réinventer notre relation avec eux. » Cette réinvention donne lieu à des œuvres diverses, qui reflètent autant de positions esthétiques et politiques. Dans le jardin conçu par Lothar Baumgarten, une installation de Stefano Mancuso et Thijs Biersteker propose, par exemple, de « donner la parole » à un chêne chevelu et à un marronnier d’Inde. À cette fin, ils ont été munis de capteurs, qui collectent diverses données (température, taux d’humidité du sol, taux de CO2). Les réactions des arbres à ces paramètres sont rendues visibles sur deux écrans, sous la forme de cernes numériques. Une « traduction en temps réel de la vie de l’arbre », selon Hélène Kelmachter. Ailleurs dans l’exposition, la vie des arbres se révèle au gré d’un compagnonnage intime, dont témoignent aussi bien les dessins de Francis Hallé et Fabrice Hyber que ceux des Indiens Yanomami. Ils offrent un contrepoint aux images de dévastation qui sont l’autre fil rouge de « Nous les arbres ». Ils marquent aussi l’écart avec l’installation présentée dans le jardin, et dont l’appareil technologique conforte les discours de Mancuso sur l’innovation et les débouchés industriels du biomimétisme. De quoi méditer cette formule de Jean-Baptiste Vidalou, dans Être forêts : « Il paraît qu’on peut juger d’une époque à la manière dont elle traite ses forêts. On jugera celle-ci à la manière dont elle mesure, pixel par pixel, son propre anéantissement. »

« Nous les arbres »,
du 12 juillet au 10 novembre 2019. Fondation Cartier pour l’art contemporain, 261, boulevard Raspail, Paris-14e. Du mardi au dimanche de 11 h à 20 h, le mardi jusqu’à 22 h. Tarifs : 11 et 7 €. Commissaires : Bruce Albert, Hervé Chandès et Isabelle Gaudefroy. fondation-cartier.com

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°725 du 1 juillet 2019, avec le titre suivant : Nous les arbres

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