Samedi 24 février 2018

Noguchi, artiste absolu

Bob Wilson met en scène son travail polymorphe à Paris

Par Christian Simenc · Le Journal des Arts

Le 11 janvier 2008

Après Londres, Weil-am-Rhein et Madrid, avant Rotterdam, au printemps prochain, puis Tokyo, en 2004, Paris est la quatrième étape de l’exposition itinérante consacrée à Isamu Nogushi. Organisée par le Vitra Design Museum en collaboration avec la Isamu Noguchi Foundation, à New York, la manifestation dévoile l’œuvre protéiforme de cet immense artiste américain.

PARIS - Il est de coutume, chez Isamu Noguchi (1904-1988), de vouloir distinguer la part du sculpteur de celle du designer. L’exercice est vain. Lui-même estimait d’ailleurs, lors d’une conférence donnée au Museum of Modern Art de New York en 1977, que les termes “design” et “sculpture” étaient “plutôt dénués de sens et interchangeables”. Si l’on considère, en outre, ses activités de scénographe ou de paysagiste – il est notamment l’auteur du jardin japonais du siège de l’Unesco, à Paris –, Noguchi se révèle alors un être infiniment plus complexe et néanmoins accompli dans chacun des registres. Ce que démontre de manière magistrale, et en quatre temps distincts, l’exposition “Isamu Noguchi Sculptural Design” à la Maison de la culture du Japon. “D’abord, explique le metteur en scène Robert Wilson, maître d’œuvre de la scénographie, il y a le noir, lourd et mystérieux, ensuite la lumière où tout flotte, tout brille, puis la méditation, enfin la couleur”. Quatre espaces donc, qui mêlent autant de facettes majeures de l’œuvre de Noguchi : sculpture, scénographie, design et aménagement urbain.

Dans la première salle, effectivement, règnent les ténèbres. L’obscurité est dictée par une présentation quasi immatérielle de décors conçus pour des chorégraphies de Martha Graham, grande prêtresse de la Modern Dance, avec laquelle Noguchi collabora une trentaine d’années à partir de 1935. Ainsi du Lit de Jocaste dans “Night Journey”, lourde pièce en bronze comme en apesanteur, ou de la Tente d’Holopherne dans “Judith”, deux éléments scéniques qui arborent ici une force primitive.

Sans transition, le visiteur passe de la nuit à la lumière, engendrée par une nuée d’insectes aux pieds graciles et de cocons suspendus : les fameuses lampes en écorce de mûrier de la collection “Akari” – qui, en japonais, signifie à la fois “lumière” et “légèreté”. Noguchi en a dessiné quelque 150 modèles. Dans ce décor bucolique agrémenté de bottes de paille est également présenté du mobilier, tels le sofa Free Form, édité par la firme américaine Herman Miller, ou ces deux bancs dessinés pour le studio de danse de Martha Graham. Il y a du Miró chez Noguchi. La forme est en totale liberté. Mais la lumière est soudain assombrie par une petite sculpture anodine, My Arizona, souvenir douloureux des sept mois passés en 1942 dans un camp d’internement pour Nippo-Américains, en plein désert de l’Arizona “où le soleil brille sans relâche”. L’artiste, né à Los Angeles d’une mère américaine et d’un père japonais, s’y était fait enfermer volontairement.

Bercé par les notes d’un koto japonais et le bruit d’un clapotis d’eau, le troisième temps de l’exposition, “le plus cool”, selon Wilson, le plus minéral aussi, montre des projets urbains sous forme de maquettes ainsi que des sculptures d’extérieur dont Pylon, colonne de 40 mètres de haut édifiée à Detroit, ou Round Square Space, élégante table-sculpture en granit et bois. On découvre là toute la puissance du sculpteur et un langage formel qui n’est pas sans évoquer celui de Constantin Brancusi, chez qui Noguchi apprit, en 1927, le maniement des outils et la sensibilité à la lumière. Leçons que l’on devine aisément dans Planet in Transit, œuvre de granit noir d’où jaillit une énigmatique bulle blanche.

Comme l’a promis Robert Wilson, la couleur ouvre la dernière partie avec des décors en tissu, balsa et filet de pêche de Judith, autre scénographie de Martha Graham. Cet ultime espace mélange allègrement œuvres “artistiques” et créations produites industriellement. Des meubles emblématiques – la Coffee Table, le Rocking Stool, la Chess Table... – côtoient sans complexe le buste de bronze de Julien Levy, une étude en marbre de Slide Mantra ou la sculpture en fonte, Endless Coupling, hommage à la Colonne sans fin de Brancusi. La démonstration est encore plus flagrante lorsque les pièces sont placées côte à côte sur un même socle. C’est le cas pour l’étincelant buste en bronze chromé de Buckminster-Fuller et la Radio Nurse en Bakélite, drôle de moniteur audio en forme de masque de samouraï qui permet aux parents de surveiller à distance les bruits de la chambre d’enfant. Effet similaire avec Tsuneko San, tête de jeune fille japonaise, associée à Guardian Ear, pendant de la Radio Nurse. Design et sculpture ne font qu’un. Rien d’étonnant pour Robert Wilson : “Marcel Breuer disait que, pour lui, les mêmes principes présidaient aussi bien à la conception d’une chaise qu’à celle d’un immeuble. Pour Noguchi, c’était pareil : il n’y avait aucune différence entre concevoir une tasse, une chaise ou une sculpture. Toutes trois faisaient partie d’une seule et même vision artistique.”

De cette première exposition en France consacrée à Isamu Noguchi sourd, malgré une indéniable exiguïté des salles, un réel bonheur.

- ISAMU NOGUCHI, SCULPTURAL DESIGN, jusqu’au 14 décembre, Maison de la culture du Japon, 101 bis quai Branly, 75015 Paris, tél. 01 44 37 95 01, tlj sauf dimanche et lundi, 12h-19h, le jeudi 12h-20h. Catalogue, 320 pages, 45 euros.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°156 du 11 octobre 2002, avec le titre suivant : Noguchi, artiste absolu

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