Vendredi 22 février 2019

Mapplethorpe à corps perdu

Les autoportraits de 25 à 42 ans

Le Journal des Arts

Le 1 mai 1996 - 478 mots

Depuis 1989, Robert Mapplethorpe n’avait eu aucune grande exposition en France. Avec les autoportraits, la galerie Baudoin Lebon se consacre à un thème essentiel et récurrent dans l’œuvre de ce photographe, décédé il y a sept ans, qui aspirait par ses nus, ses portraits, ses natures mortes à une perfection formelle.

"J’ai probablement réalisé mon premier autoportrait dès ma première pellicule". Multipliant et considérant cet exercice comme une narration autobiographique, Robert Mapplethorpe concevait l’autoportrait comme une introspection dévoilée, un moyen d’affirmer et de fixer dans l’image l’originalité et l’unicité de sa personne, tant d’un point de vue physique que psychique. Voyou chic, diable, femme, dominateur "SM", il est le centre de l’univers qu’il décrit. Affichant transgression et provocation, ses photographies sont devenues les archétypes du milieu homosexuel desannées quatre-vingt.

Magnificence du corps
Comme Cindy Sherman, il a recours à l’auto-mise en scène. Mais si elle mime exclusivement la représentation d’une autre, Mapplethorpe parvient à se dédoubler tout en restant lui-même. Son goût pour le travestissement et la théâtralité aux dépens de l’authenticité rendent néanmoins l’ensemble inégal.

Dans ses premiers autoportraits – polaroids ou 24 x 36 coloriés –, il choisit d’exhiber son corps nu, dans des attitudes d’abandon.
 
Ces images n’ont pas encore les qualités esthétiques des suivantes, mais les thèmes majeurs de l’œuvre sont déjà présents : magnificence du corps et de ses détails, mise en scène et frontalité, violence et sexualité.

Ultime sceptre
Le Self-Portrait de 1975 apparaît comme une transition : on y retrouve l’abandon, mais la construction a gagné en sûreté, le format carré est parfaitement maîtrisé. Jouant avec ce nouvel espace, Mapplethorpe allonge un bras nu qui occupe l’essentiel de l’image, en écho à un Christ crucifié. Dès lors, il s’affirme incisif, déterminé, voire possédé, comme pour Une saison en enfer, illustrant le poème de Rimbaud. "Mes autoportraits expriment la part la plus confiante de moi-même", assurait-il. Il continue néanmoins cette introspection alors que la maladie le gagne.
 
Le regard change. Inquiétude et gravité remplacent la confiance en soi. Le maquillage et la lumière ne parviennent pas à masquer l’accélération du vieillissement. À 40 ans, la conscience de l’échéance apparaît omniprésente, puis envahissante.
 
L’un des derniers autoportraits, doublement frontal, opposant lumière et obscurité, proximité et éloignement, compte parmi ses images les plus pures, les plus émouvantes. Brandissant son ultime sceptre, Mapplethorpe nous dévisage. Le corps a disparu. Subsistent seulement la face au regard anxieux et sa main amaigrie accrochée à une canne. La tête de mort sourit, parfaitement nette. Elle s’oppose à l’homme en arrière-plan, flou, comme déjà happé par le néant.

L’exposition regroupe 37 images, 11 polaroids, 4 œuvres uniques, 22 tirages, provenant de la Fondation Mapplethorpe, de la galerie et de collectionneurs. Les prix vont de 36 000 francs pour les polaroids à 250 000 francs pour les pièces uniques, ceux des tirages de 45 000 à 150 000 francs.

Galerie Baudoin Lebon, jusqu’au 4 mai, 38 rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie 75004 Paris, du mardi au samedi de 11h à 13h et de 14h30 à 19h.
Catalogue, Éditions Baudoin Lebon - Jean-Pierre Faur, Essais de Jean-Michel Ribettes et Jean-Louis Déotte, 96 p., 180 F.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°25 du 1 mai 1996, avec le titre suivant : Mapplethorpe à corps perdu

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