Ventes publiques

Mai 68 fait-il vendre ?

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 18 mai 2018 - 1035 mots

PARIS

Une poignée de photoreporters ont couvert les événements. Si les photos de Gilles Caron, grâce à sa présence en institution et galerie, ont été fortement revalorisées, ses confrères vendent « Mai 68 » au même prix que tout autre sujet. La prochaine vente publique « Claude Dityvon » changera-t-elle la donne pour ce photographe ?

Claude Dityvon, Boulevard Saint-Michel, 23 mai 1968
Boulevard Saint-Michel, 23 mai 1968
Photo Claude Dityvon
© Claude Dityvon

Paris. En mai 1968, Gilles Caron (1939-1970) couvre les événements parisiens. Il est l’un des photoreporters vedettes de la toute nouvelle agence Gamma. Ses images du Vietnam et de la guerre des Six-Jours ont participé à sa renommée. Claude Raimond-Dityvon, dit Claude Dityvon (1937-2008), lui, n’est mandaté par aucune agence ni aucun journal. Pêche au chalut, Mineur-Lens et les Corons dans le Nord ont été ses premières parutions en 1967 dans la revue Constellation. Bruno Barbey, âgé à l’époque de 27 ans, est pour sa part à Magnum depuis 1966. Nombre de ses photos non signées sont reprises dans les « cinés-tracts » qu’a lancés Chris Marker. Quant à Marc Riboud (1923-2016), membre de l’agence depuis 1953, il est déjà un auteur référencé, notamment pour ses photographies du Peintre de la tour Eiffel et de La Fille à la fleur.

Montée en réaction contre la vision des événements par la presse, l’exposition « Paris Mai 68 », organisée le 20 juin de cette année-là par le club des 30 x 40, rue Mouffetard à Paris, les réunit tous les trois aux côtés d’une cinquantaine d’autres photographes membres ou non du club. Depuis, de commémoration en commémoration, les photos de Mai 68 de Gilles Caron, Claude Dityvon, Bruno Barbey et Marc Riboud sont régulièrement exposées et reprises par les médias. Cinquante ans après, la réception de ces photos par le marché diffère toutefois grandement d’un auteur à l’autre.

« Les photographies de Marc Riboud sur Mai 68 sont surtout demandées comme des documents pour être reproduites dans les livres ou les catalogues d’exposition », note Lorène Durret, du bureau de Marc Riboud. Aucun vintage n’a pour l’instant été vendu, sachant que seule une dizaine de photos des événements ont été tirées à la demande de Marc Riboud pour diverses expositions et que le photographe n’a jamais numéroté ses tirages. « Jusqu’au 40e anniversaire de Mai 68, elles n’intéressaient guère les collectionneurs, relève Catherine Riboud, son épouse. L’intérêt est récent mais modéré. » Un collectionneur qui s’était reconnu sur une des vues a acheté quelques tirages modernes. En galerie, leur tarif ne se distingue pas de celui de ses autres photographies qui est de l’ordre de 2 900 euros pour un format 30 x 40 cm, 3 900 euros pour un 40 x 50 cm, et 4 900 euros pour un 50 x 60 cm.

Dityvon, photos mises à prix de 100 à 2 000 euros

Bruno Barbey, qui publie un nouveau livre à partir de ses images de Mai 68 (1), affirme pour sa part avoir « toujours vendu des tirages ». Il y a cinq ou six ans, un collectionneur français basé à Singapour a acheté une trentaine de vintages à 4 000 euros pièce, le prix de départ d’un tirage moderne de Mai 68 étant, comme pour Riboud, corrélé à celui de ses autres photographies, soit 3 000 euros pour un tirage 50 x 60 cm (illimité dans ce format) ou 7 000 euros pour un 80 x 120 cm (limité à 10 ou 12 exemplaires).

Dans la vente « Claude Dityvon » programmée par Millon le 15 mai à Drouot, la mise à prix des photos de Mai 68, toutes tirées par le photographe, va de 100-150 euros à 1 000-2 000 euros pour la célèbre image de l’homme assis en tirage argentique (31,8 x 47,4 cm).

Dans le même temps, la School Gallery/Olivier Castaing, qui représente Gilles Caron, propose dans ses espaces parisiens et à Photo London des tirages modernes en 30 x 40 cm et en 12 éditions à partir de 3 600 euros, les grands formats (60 x 80 cm) en 6 éditions s’établissant entre 7 000 et 22 000 euros quel que soit le sujet. Ce différentiel de prix pour une même qualité d’image passée à la postérité s’explique par l’absence de relais pour les photographies de Dityvon, gérées directement par son épouse, alors que les archives de Caron sont administrées par la Fondation Gilles Caron.

La cote de Caron multipliée par 5

Depuis la création de cette fondation, fin 2007 en Suisse, par son épouse avec le soutien du marchand Marc Blondeau, la valorisation des archives va en effet bon train. L’exposition « Gilles Caron » conçue par l’historien Michel Poivert au Musée de l’Élysée à Lausanne en 2013, avec son approche inédite de l’œuvre appréhendée comme celle d’un artiste, a été une étape décisive, avant sa reprise, un an plus tard, par le Jeu de paume au château de Tours et les trois présentations successives par la School Gallery depuis 2015 à Paris Photo. En trois ans, le prix des tirages modernes de Gilles Caron est ainsi passé en galerie de 1 500-2 000 euros à 9 000-11 000 euros pour un même format. Ses images de Mai 68 servent d’ailleurs souvent de porte d’entrée aux « primo-acheteurs ». « La photographie de Daniel Cohn-Bendit face à un CRS, épuisée en petit format, commence à 15 000 euros en 60 x 80 cm », indique Olivier Castaing. Les tirages d’époque, quand ils existent, sont des tirages de presse que la Fondation Gilles Caron acquière ou fait retirer du marché, considérant qu’ils n’avaient pas vocation à être vendus. Marc Riboud, Bruno Barbey, bien qu’épaulés par Magnum, et surtout Claude Dityvon, sont donc encore loin de rivaliser avec une telle détermination commerciale. Christophe Goeury, expert du département photo chez Millon, espère bien que la vente « Claude Dityvon », la première de cette importance, fasse bouger les lignes…

(1) Au cœur de Mai 68, Les Éditions du Pacifique, 128 p., 30 €.

Claude Dityvon, la poésie du regard, vente le 15 mai à 14h vente Millon, hôtel Drouot, salle 9, 9, rue Drouot, 75009 Paris. Et aussi, expositions « Mai 68. Claude Dityvon », Galerie Dityvon, Bibliothèque universitaire Saint Serge, 11, allée François Mitterrand, 49100 Angers, jusqu’au 29 juin ; « Gilles Caron : Mai 68 », Hôtel de Ville, Paris, jusqu’au 28 juillet ; « Gilles Caron », School Gallery, Paris, jusqu’au 13 juillet et à Photo London, Sommerset House, 17-20 mai 2018.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°501 du 11 mai 2018, avec le titre suivant : Mai 68 fait-il vendre ?

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