Politique - Histoire

Mai 68, un pavé jeté dans la marre des institutions

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 22 avril 2008

Synonyme d’une révolution plus culturelle que politique, Mai 68 a pourtant entrané une remise en question des structures artistiques institutionnelles, pédagogiques et muséales.

Qu’en est-il de la critique de l’art en mai 68 ? Elle s’exprime essentiellement à travers les thèses de L’International situationniste (IS), revue d’appui du mouvement éponyme regroupant tout un monde d’intellectuels et d’artistes. Animé par l’écrivain Guy Debord autour d’un projet clairement énoncé de « révolution permanente de la vie quotidienne », l’IS privilégie le collectif aux dépens de l’individuel et cultive volontiers l’anonymat. Les textes publiés dans la revue peuvent ainsi « être librement reproduits, traduits ou adaptés, même sans indication d’origine ». Une façon de distribuer sans compter une parole revendicatrice et d’inviter tout un chacun à la faire sienne.

Affiches, presse, radio… l’information, c’est la vie !
En 1967, la publication par Guy Debord de La Société du spectacle annonce de façon presciente les événements sociaux et politiques à venir. Le fondement théorique sur lequel le philosophe adosse sa pensée révolutionnaire trouve écho chez les artistes qui ne veulent plus tenir l’art à distance de la vie, en tant que pratique spécialisée et séparée. S’ils aspirent à importer dans le politique leurs expérimentations artistiques, c’est pour mieux aborder la vie comme une globalité, un tout, dans cette même dynamique qui animait Dada de vouloir tout soulever et de mettre à bas définitivement toute idée de barrière et de cloison.
Dans le vif des événements, l’information passe essentiellement par l’affichage sauvage, la presse écrite et la radio, celle-ci ayant même été employée sur le terrain comme outil de discussion en direct entre les parties qui s’affrontaient. En ce domaine, les échanges verbaux entre Daniel Cohn-Bendit et le préfet de police constituent des moments d’anthologie de l’histoire de la presse parlée. Débats publics, forums de discussion, tracts, libelles, mots d’ordre, slogans, poèmes, etc. : Mai 68 est une grande foire à la communication tous azimuts. Les murs prennent la parole, ronéos et photocopieuses roulent 24 heures sur 24, la sérigraphie s’impose comme une technique de prédilection. Les temps ne sont plus à célébrer les vertus de la consommation et le modèle de l’american way of life est battu froid. Dans un grand élan de pensée communautaire, l’époque est à une nouvelle société dont la communication, le dialogue et l’échange sont les fers de lance.

Crise et réformes de l’École des beaux-arts
Si, dans cet état d’esprit, l’École des beaux-arts a été très tôt transformée en un centre de discussion et d’information ouvert à toute la population, les étudiants en grève en dénoncent surtout le mode de fonctionnement et le principe même de l’enseignement. Très remontés contre leurs professeurs qui pontifient, les apprentis artistes n’hésitent pas à les attaquer de front : « Nous ne voulons plus de ces patrons qui passent à l’école un quart d’heure par semaine pour inspecter les travaux des étudiants en peinture. Il faut supprimer ces sinécures bien payées pour membre de l’Institut. Nous voulons des professeurs qui soient là et sachent enseigner. »
À l’automne 68, répliquant à ces attaques, l’ensemble du corps enseignant de l’École nationale des beaux-arts signe un texte qui vise à faire le point sur la situation. S’il déplore les accusations dont il a été l’objet, il les met au compte d’un manque d’objectivité soit involontaire par défaut d’information, soit volontaire par information dirigée. Récusant le reproche fait à l’école d’être « académique », il regrette qu’elle « continue à être vue à travers des clichés périmés qui remontent à 1880 » et s’inquiète de ce que cela contribue à « une confusion dont les résultats ne peuvent être en définitive que préjudiciables à la création ».
Se positionnant de façon prospective, le corps enseignant prend toutefois la mesure de la nécessité d’envisager un certain nombre de réformes de structure. D’autant qu’il affirme que, bien avant les événements, il les avait « envisagées, discutées, souhaitées et même exprimées, sans que jamais un résultat n’ait pu être obtenu ». Qui donc incriminer ? Le ministère de tutelle, qui n’aurait pas bougé ? Ou le corps professoral, qui n’a pas été assez loin dans ses revendications pour les obtenir ? Les jeunes insurgés de 68 ne veulent pas le savoir. Ce qui les intéresse, c’est l’existant, et celui-ci leur paraît d’un autre âge.
Soucieux de répondre aux attentes des étudiants, les enseignants de l’École des beaux-arts brossent donc un programme destiné à améliorer le fonctionnement de l’établissement. Si les idées d’ouverture et de participation en sont les vecteurs directeurs, ce n’est qu’en écho aux clameurs d’une époque qui en ont fait leurs mots d’ordre. À cette fin est envisagée « la création d’ateliers tournants où des artistes, choisis parmi les plus représentatifs, seraient, sur le choix des élèves et des “patrons”, appelés à participer à la vie de l’école apportant ainsi une extension à la notion d’ouverture ». Par ailleurs, les enseignants, qui reconnaissent que « sous sa forme traditionnelle, le concours est une solution douteuse », engagent une totale réforme en ce domaine. Il est ainsi décidé que le jugement portera sur un ensemble d’œuvres créées dans des conditions optima, permettant plus d’équité et une véritable efficacité dans la sélection. 
Le soin d’établir une forme de liaison entre l’École et le monde extérieur trouvera enfin une proposition plutôt surprenante : celle d’intégrer progressivement les jeunes artistes à la réalisation de travaux « d’une destination précise, qui seraient confiés à l’État dans le cadre du 1 % [qui est l’une des procédures de la commande publique] aux plus qualifiés d’entre eux ». Une façon d’appeler l’État à la conscience de l’utilité de telles réformes.

La démocratisation du beau passe par « La Joconde dans le métro »
Même ton chez les étudiants en architecture, qui ne veulent pas plus de ces « patrons comme au Moyen Âge » et qui mettent en question jusqu’à l’organisation de leur profession. Plus particulièrement le fameux ordre des architectes, le plus corporatiste de tous, une institution inventée par le gouvernement de Vichy à laquelle l’inscription est obligatoire pour pouvoir exercer. Un certain nombre d’architectes, qui adhèrent volontiers aux revendications de leurs cadets, sont très remontés à l’égard des pouvoirs publics qu’ils accusent de n’avoir pas eu de vraie pensée urbanistique et qui n’ont fait que répondre aux situations sans jamais les prévoir.
Pour l’architecte Ionel Schein, le fait même que le mouvement de Mai 68 trouve son origine à la faculté de Nanterre paraît exemplaire à cet égard. « Cette architecture est magnifiquement bête et quelconque : le tissu urbain adjacent est fait de vides et de bidonvilles ; les liaisons circulatoires avec Paris sont celles d’un casernement isolé ; la vie sociale est essentiellement ségrégationniste du fait de l’implantation urbanistique… » C’est dire si les conditions étaient réunies pour que le feu prenne sans difficulté.
Révélateur du mal-être d’une société dont le modèle passe pour être en total déphasage avec les données du monde contemporain, Mai 68 est l’occasion d’une mise à plat tous azimuts de la vie au quotidien aux fins d’en améliorer les conditions. L’inquiétude de voir tout ce qui nous entoure et concourt à l’environnement de notre vie de plus en plus souvent produit en grande série entraîne ainsi certains à revendiquer la création d’une nouvelle esthétique industrielle.
Georges Patrix, théoricien et esthéticien d’avant-garde, déplore comment « notre urbanisme, notre architecture, nos équipements, nos meubles sont devenus d’une laideur telle qu’ils restent muets devant le désir de dialogue culturel de l’homme ». Accusant notre esprit rationaliste d’avoir tendance à séparer l’art de la vie, il s’insurge contre une conception passéiste de la beauté qui tient « l’art en dehors de nous, même dans des lieux préférentiels : musées, monuments, expositions… réservés à la manifestation esthétique ».
Si elle peut paraître extrême, son attitude n’en est pas moins caractéristique du courant de pensée qui anime Mai 68 à l’égard de l’Institution – avec un grand I. La plupart de ceux qui se rebellent jugent qu’aucune véritable démocratisation de l’art et de la culture n’a été vraiment accomplie et ce malgré tous les efforts d’André Malraux, en poste au ministère des Affaires culturelles de 1959 à 1969. Un groupement de professionnels s’institua spontanément pour contester les musées, considérés comme des institutions « bourgeoises ». Certains étudiants vont même jusqu’à réclamer la suppression des musées et la dispersion des collections dans les milieux de la vie quotidienne. Un slogan court : « La Joconde au métro. » Si les maisons de la culture ont permis une certaine diffusion de secteurs de la création comme le cinéma, le théâtre et la danse, tout se passe toujours à Paris, qui ne dispose pourtant que d’un équipement culturel réduit.
 
L’onde de choc 68 aboutira à la décentralisation des années 1980
Ses cimaises encore tendues de velours cramoisi, le musée du Louvre et ses fabuleuses collections sont à l’étroit dans un palais occupé pour partie par le ministère des Finances. La galerie du Jeu de paume, qui est exclusivement consacrée aux impressionnistes, ne peut présenter qu’une infime partie de ses collections, privant le visiteur de la vue de nombreux chefs-d’œuvre.
Si le Musée national d’art moderne, créé et installé au palais de Tokyo depuis 1947, dispose de vastes espaces, ceux-ci s’avèrent très vite mal commodes et peu adaptés à la création moderne. Obligés à des remaniements incessants des collections pour attirer les visiteurs locaux, les conservateurs des musées déçoivent les touristes étrangers qui se heurtent aux mises en réserve « provisoires » que ces modifications entraînent. Enfin, en province, à quelques rares exceptions près, la plupart des musées offrent à voir un profil, un mode d’accrochage et une gestion plus xixe que xxe.
L’insuffisance des crédits affectés au budget culturel de l’État – pas plus de 0,20 % – ne lui permet pas de jouer un rôle moteur dans le développement des projets culturels comme il l’est de tradition en France. Aussi l’un des nombreux leitmotiv de Mai 68 est-il d’augmenter le budget culturel afin de mettre en place une politique dynamique et prospective en ce domaine. S’il faudra attendre parfois de longues, voire de très longues années avant que cela ne soit, Mai 68 aura du moins agi en stimulateur.
En 1970, la nomination d’un délégué pour la réalisation du centre du plateau Beaubourg qui débouchera sur l’ouverture du Centre Pompidou sept ans plus tard, l’exposition en 1972 au Grand Palais de « Douze ans d’art contemporain en France » (lire p. 43), l’idée de la création du musée d’Orsay en 1973, inauguré en 1986, la création des Drac en 1977 (Direction régionale des affaires culturelles), l’institution au sein du ministère de la Culture d’une Délégation aux arts plastiques consacrée à la création contemporaine avec le premier ministère Lang, l’annonce du projet du Grand Louvre en 1981, le principe de la décentralisation artistique actée par la création d’un certain nombre de centres d’art et par celle des Frac (Fonds régionaux d’art contemporain)… Ce sont là quelques-uns des événements auxquels l’esprit de 68 n’est pas étranger.

Gilles Caron, l’icône de 68

La photo que Gilles Caron a prise le 6 mai 1968 devant la Sorbonne, montrant Daniel Cohn-Bendit faisant front à un CRS, résume à elle seule l’opposition qui se joue entre étudiants et forces de l’ordre en ce début du mois. Avec sa veste de tweed et sa chemise ouverte, le révolutionnaire semble narguer le CRS, dont la silhouette noire et massive le domine de plus d’une tête. On connaît la suite et le chaos qui va agiter ce joli mois de mai. Reporter-photographe passionné et audacieux, Gilles Caron n’a pas encore trente ans et fonde, cette année-là, l’agence Gamma avec son ami Raymond Depardon. S’il est de tous les fronts et contribue à illustrer les grands conflits du temps – notamment au Tchad et au Biafra –, il est aussi proche des milieux de la mode et du cinéma et immortalise l’esprit des années 1960. L’un des meilleurs reporters d’actualité Comme celles de ses alter ego, Bruno Barbey et Jean Dieuzaide, les images que Gilles Caron a faites des événements de 68 sont emblématiques de la violente secousse qu’a connue la France. La force expressive de ses photos tient au talent qu’il avait de saisir des situations toujours simples dans un raccourci informatif et évocateur qui en dit bien plus que n’importe quelle narration. Considéré par ses pairs comme l’un des meilleurs reporters d’actualité, Gilles Caron aimait la vie et la vivait à cent à l’heure, rapide et toujours le mieux placé pour faire une image. Après avoir été fait prisonnier des Khmers rouges, il disparut au Cambodge en avril 1970. Il venait d’entrer dans la trentaine.

Geismar, Sauvageot et Cohn-Bendit : leur après-68

À la tête de la révolte étudiante, ils étaient trois meneurs. Jacques Sauvageot (au centre), 25 ans, vice-président de l’UNEF, licencié en droit et en histoire de l’art ; Alain Geismar (à gauche), 29 ans, professeur de physique et secrétaire général du Syndicat national de l’enseignement supérieur, le SNES-Sup ; Daniel Cohn-Bendit (à droite), dit Dany le Rouge, 23 ans, étudiant en deuxième année de sociologie à la faculté des lettres de Nanterre, qui, par sa faconde et son sens du médiatique, s’est très vite imposé comme le leader du mouvement. S’ils sont tous également en lutte en 1968, ils ont chacun suivi des chemins différents. Daniel Cohn-Bendit n’a jamais quitté le débat politique et compte aujourd’hui parmi les députés verts au Parlement européen. Alain Geismar a fait carrière dans l’université et rejoint le camp socialiste en 1986, se positionnant ouvertement pour Dominique Strauss-Kahn. Quant à Jacques Sauvageot, il est entré dans le cursus des écoles d’art comme professeur d’histoire de l’art et dirige depuis déjà de longues années l’École régionale des beaux-arts de Rennes.

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°602 du 1 mai 2008, avec le titre suivant : Mai 68, un pavé jeté dans la marre des institutions

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