Vendredi 14 décembre 2018

Art moderne

Rétrospective - Dali en majesté

Le succès Dalí

Le Centre Pompidou a réuni un ensemble éblouissant de peintures et sculptures de l’un des plus fameux représentants du surréalisme

Par Alain Quemin · Le Journal des Arts

Le 11 décembre 2012 - 1243 mots

En 1979, la grande exposition qui s’est tenue du vivant de Salvador Dalí avait créé l’événement. En accueillant 840 600 visiteurs, le Centre Pompidou avait organisé la troisième exposition la plus visitée de France à ce jour. Depuis son ouverture le 21 novembre, la rétrospective du peintre surréaliste est en passe d’afficher des chiffres aussi étourdissants que les chefs-d’œuvre présentés.

PARIS - C’est une exposition événement. Depuis la grande exposition de 1979-1980, organisée de son vivant, qui avait connu un succès considérable avec une fréquentation record dans toute l’histoire du Centre Pompidou, Salvador Dalí (1904-1989) n’avait pas bénéficié d’une grande rétrospective en France. C’est dire si la barre était placée haut pour les commissaires de l’exposition actuelle. Pari tenu, et brillamment. La présente manifestation est, en effet, spectaculaire, tant par le nombre d’œuvres exposées (plus de 200), venues des plus grandes collections, que par leur qualité. Outre le fonds du Musée national d’art moderne, qui a très logiquement été mis à contribution, le partenariat avec les plus belles collections d’œuvres de Dalí dans le monde a permis de réunir des pièces qui ne manqueront pas de satisfaire les visiteurs les plus exigeants : la Fondation Gala-Salvador Dalí de Figueres, en Catalogne, qui n’offre pas le plus bel ensemble mais qui entretient de façon unique la mémoire du maître, a été associée à l’exposition, de même que l’exceptionnel Musée Dalí de Saint Petersburg en Floride, assez peu connu en France mais dont les œuvres comptent parmi les plus fabuleuses.

Un Autoportrait cubiste
Autre atout de poids, l’exposition du Centre Pompidou est montée en partenariat avec le Museo Reina-Sofía à Madrid – qui la montrera ensuite — et dont le fonds est magnifique. Toutes les conditions ont donc été réunies pour offrir la présentation la plus large au public français. Si les principales collections ont été mises à contribution, le Musée Boijmans van Beuningen à Rotterdam, qui possède lui aussi un ensemble de très grande qualité, a apporté plusieurs tableaux qui viennent enrichir la présentation. D’autres collections publiques comme le Musée national d’art de Catalogne, le MoMA (Museum of Modern Art) de New York, la Tate Modern à Londres, la Nationalgalerie de Berlin, mais aussi de nombreuses collections privées (parmi lesquelles le Musée Thyssen-Bornemysza à Madrid) ou d’autres, multiples, de simples particuliers complètent un ensemble d’une incroyable richesse.

C’est en partie parce que la présentation est aussi dense que le propos de l’exposition convainc autant. Les premières toiles des années 1920 apportent un éclairage très intéressant sur les années de jeunesse de Dalí, très marqué par le cubisme, mais aussi, sans doute, par le travail de Duchamp dont le Nu descendant un escalier semble avoir inspiré au peintre espagnol son Autoportrait cubiste de 1923. Durant toute cette période, on voit un Dalí expérimentateur qui, dès Falaise en 1926, trouve le style dans lequel il allait ensuite s’épanouir à la fin de cette décennie et durant la suivante, même s’il poursuivit encore pendant plusieurs années ses expérimentations picturales. Dans une veine déjà daliesque mais encore marquée par Miró, l’étonnant Oiseau poisson de 1928, tableau venu de Saint Petersbourg, apparaît déjà remarquable.

Références classiques
La force de l’art de Dalí apparaît clairement à travers les chefs-d’œuvre de toutes les périodes, avec un accent particulier sur les années 1930, celles durant lesquelles le maître produisit son œuvre la plus forte et fut proprement fulgurant. Cabotinage, égocentrisme, excentricité, goût immodéré de l’argent vinrent ensuite altérer la production du génie autoproclamé, du moins l’exécution, comme dans ses toiles mystiques, inégales, car jusqu’à son dernier souffle l’artiste resta d’une stupéfiante inventivité (voir, par exemple, une très belle œuvre tardive, encre sur papier : Transformation d’une empreinte de poulpe en dessin de visage [vers 1973]). On sera donc reconnaissant aux commissaires de ne pas avoir sombré dans le travers d’une présentation hagiographique dans le but de masquer certaines faiblesses de la fin de carrière de l’artiste.

Si Salvador Dalí incarne sans doute mieux que tout autre le surréalisme, il ne lui est pas réductible. Avant de figurer, comme Max Ernst et Joan Miró, parmi les meilleurs peintres  de ce courant, il fut un très grand peintre – l’exposition actuelle vient heureusement le rappeler. Le travail sur la perception visuelle qui le rendit célèbre se révèle fascinant, tout comme, avant même ces expérimentations, son interprétation de la perspective et de la profondeur, marquée notamment par l’héritage de la peinture flamande, d’un Vermeer ou d’un Pieter de Hooch, ainsi dans les Œufs sur le plat (sans le plat) (1932). Apparaissent constamment les références à des chefs-d’œuvre de la grande peinture classique comme L’Angélus de Millet (Musée d’Orsay) – les organisateurs ont même obtenu le prêt de cette toile, qui hanta tant Dalí et que le visiteur peut découvrir… à quelques dizaines de centimètres ! –, La Dentellière de Vermeer, Les Ménines de Vélazquez ou L’Énigme du Sphinx d’Ingres, mais aussi d’autres influences, de Rembrandt à Corot.

On reverra aussi avec plaisir certains objets emblématiques de Dalí comme le Buste de femme rétrospectif (1933-1976) et plusieurs films dont le célèbre Chien andalou de Buñuel auquel il participa, ainsi que des œuvres rappelant ses performances et happenings, d’autres traces fixant la mémoire de sa vie indissociable de son œuvre. Certains films peuvent être regardés dans des canapés Mae West en plastique rigide. Est aussi reconstituée l’installation/environnement consacrée à la pulpeuse vamp américaine interprétant en 1974 un collage de 1934 qui vient introduire une dimension ludique dans l’exposition.

Seule réserve, le parcours n’apparaît pas particulièrement évident à l’entrée de la première salle ; on peut se trouver quelque peu désorienté par l’abondance d’œuvres – et de chefs-d’œuvre ! – qui appellent le regard. Revers de la densité, l’accrochage est parfois serré et aurait gagné à être aéré.
L’exposition constitue un vrai bonheur et grouille de vie. Véritable tour de force, elle parvient à créer du lien entre les visiteurs qui parlent beaucoup entre eux, tant l’œuvre de Dalí invite à l’expression et suscite l’enthousiasme par sa formidable inventivité. L’ensemble se révèle beaucoup moins répétitif que ne pourraient donner à le croire les œuvres les plus connues du maître. Celui-ci disait : « Je suis beaucoup plus important comme génie cosmique que comme peintre. » Mon œil !

Chefs-d’œuvre à foison

L’abondance de chefs-d’œuvre, de toiles iconiques et superbes, apparaît proprement incroyable : Le Grand Masturbateur (1929), L’Homme invisible (1929-1932) L’Énigme sans fin (1938) et L’Énigme de Hitler (1939) du Musée Reina-SofÁ­a de Madrid (quelle collection !) ; Le Spectre du sex-appeal (vers 1934) ainsi que le célèbre Portrait de Picasso (1947), tous deux empruntés à la Fondation Gala-Salvador Dalí­ de Figueres ; trois versions successives, venues de trois collections différentes, dont la finale, du Musée national d’art moderne (Mnam), de Dormeuse, cheval, lion invisibles (1930), Guillaume Tell (1930) du Mnam, Tentation de Saint-Antoine (1946) venue de Bruxelles, Le Grand Paranoïaque (1936) du Musée Boijmans van Beuningen de Rotterdam, La Métamorphose de Narcisse (1937) de la Tate Modern de Londres, le Portrait de Madame Isabellle Styler-Tas (Mélancolie) (1945) de la Nationalgalerie de Berlin, la Prémonition de la guerre civile de Saint Pétersbourg en Floride, La Persistance de la mémoire (Montres molles) (1931) du MoMA de New York ! Toutes ces toiles habituellement dispersées, qui appartiennent à la mémoire collective et ont forgé la légende du peintre catalan, se trouvent actuellement réunies au Centre Pompidou dans une même exposition. Une occasion unique de les découvrir et de les comparer pour mieux comprendre le processus créatif de Dalí­ et ses obsessions.

Dali

Jusqu’au 25 mars 2013, Centre Pompidou, place Georges-Pompidou, 75004 Paris, tél. 01 44 78 12 33, www.centrepompidou.fr, tlj sauf mardi 11h-21h, jusqu’à 23h le jeudi, vendredi, samedi, réservation conseillée. Catalogue, relié, 380 p., 49,90 €.

Commissaire général : Jean-Hubert Martin, historien de l’art et commissaire indépendant

Commissaires : Montse Aguer, directrice du Centre d’études daliniennes (Figueres) ; Jean-Michel Bouhours, conservateur au Mnam ; Thierry Dufrêne, professeur à l’université Paris-Ouest-Nanterre

Nombre d’œuvres : près de 200

Voir la fiche de l'exposition : Dalí

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°381 du 14 décembre 2012, avec le titre suivant : Le succès DalÁ­

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