Histoire du quotidien

Le jouet muséifié

Par Daphné Bétard · Le Journal des Arts

Le 19 septembre 2011 - 872 mots

Sans imagination ni fantaisie, le Grand Palais retrace une histoire convenue du jouet à travers les collections des Arts décoratifs.

PARIS - L’idée première était audacieuse : consacrer une grande exposition aux jouets dans les vastes et contraignants espaces des Galeries nationales du Grand Palais. Mais le postulat de départ des commissaires – retracer l’histoire du jouet tout en soulignant « son importance dans l’éducation de l’homme » – a d’emblée circonscrit le sujet et limité sa lecture. 

Conçue conjointement par la Réunion des musées nationaux et les Arts décoratifs, la manifestation réunit près d’un millier de pièces, de l’Antiquité à nos jours, selon des thématiques qui permettent « de mieux saisir l’essence du jouet », soulignent les commissaires : le jouet au cœur du don avec une évocation de Noël ; les animaux ; les automates et leur version moderne, les jouets mécaniques ; les jeux de filles, jeux de garçons…  Le propos se situe à mi-chemin entre une vision vaguement historique et une analyse pseudo-sociologique n’échappant pas aux poncifs du genre, tel : « la femme au foyer reste ainsi un modèle d’identification très fort dans notre société, même si des associations féministes bataillent depuis des années pour une amélioration des conditions de travail et de vie des femmes », dans un chapitre consacré aux poupées où Barbie (1959) côtoie une de ses ancêtres de porcelaine. Certes, les jouets sont catalogués par âge et par sexe aussi bien chez les fabricants que chez les marchands, mais pourquoi retenir cette sectorisation comme fil conducteur de l’exposition ?  Plutôt que de reprendre la classification qui attribue aux filles les maisons ou les poupées, et au garçon, « invité à découvrir le vaste monde », les voitures, avions, trains et jouets de guerre, il eût peut-être été plus judicieux de la dépasser, comme le  font naturellement les enfants. N’ayant cure des conceptions stéréotypées du monde adulte, les bambins n’hésitent pas, en effet, à transformer leurs poupées en cobayes pour chirurgiens avertis, à utiliser leurs armes ou panoplies de ménagère pour en faire des robots, bref à détourner les jouets de leur fonction première pour satisfaire leur imagination. Ici les jouets sont pris pour ce qu’ils sont : les animaux sont bien rangés par catégorie, dans la ferme, le cirque ou l’Arche de Noé, et les merveilleuses collections des Arts déco ne servent qu’à illustrer des considérations peu originales. « C’est là une des caractéristiques essentielles du jouet : la préparation aux usages de la société des adultes », affirment les commissaires, tandis que des pièces historiques comme cette école miniature en bois peint de 1925, cette autopompe Citroën de 1932 ou cette poupée communiante allemande de 1907 sont offerts, figées derrière leurs vitrines, à la contemplation des visiteurs.  

Manque de parti pris
La partie consacrée aux robots et automates n’est guère plus vivante, là où il aurait été possible d’insuffler un peu de fantaisie et de poésie. Les objets sont alignés sagement dans un parcours qui ressemble à un inventaire de musée, sans la rigueur qui sied à ce type de démarche. Car le propos pèche aussi par son manque de parti pris, hésitant sans cesse entre l’étude sérieuse et la volonté de séduire un public le plus large possible, en s’adressant aux anciens enfants aussi bien qu’aux jeunes générations. Bien loin de préoccupations scientifiques, le visiteur croisera ainsi pêle-mêle Casimir, Spiderman, Babar, Goldorak, les Télétubbies, Mickey, E.T., les Pokémon, et, comme le résument les commissaires, « retrouvera probablement son doudou favori, sa poupée fétiche, la panoplie de ses rêves… Un peu de la magie et de l’émerveillement de son enfance ». 

Pour enrichir la démonstration, les organisateurs ont eu la bonne idée d’ouvrir le parcours à l’art contemporain. Mais le choix d’un seul et unique artiste, Pierrick Sorin, présent dans toutes les salles, ne fait que réduire un peu plus une vision déjà étriquée du sujet. À travers quatorze installations commandées spécialement, l’artiste se met en scène dans de petites vitrines animées à l’aide des fameuses images holographiques qui ont fait sa notoriété, ici dans une maison de poupée, là sur un cheval à bascule, ailleurs dans une petite voiture… La vision d’autres artistes contemporains qui se sont approprié l’objet ou l’iconographie du jouet, à l’exemple de Richard Fauguet et ses bustes en verre de Dark Vador ou R2D2, aurait sans nul doute valorisé la part précieuse de l’imagination en ce domaine. 

L’exposition s’achève par une évocation du passage à l’âge adulte à travers un extrait du film d’animation Toy Story qui côtoie une installation d’Annette Messager, Avec l’élephant, de la série « Les répliquants » (1998), une peluche d’éléphant vidée de son rembourrage et crucifiée. Conçue pour plaire au plus grand nombre, la manifestation du Grand Palais s’apparente pour beaucoup à un catalogue de jouets grandeur nature.

DES JOUETS ET DES HOMMES

jusqu’au 23 janvier 2012, Galeries nationales du Grand Palais, tlj sauf mardi et 25 décembre, 10h-20h et 22h le mercredi (ouverture dès 9h pdt les vacances scolaires).

Commissaires : Bruno Girveau, chef du département du développement scientifique et culturel, École nationale supérieure des beaux-arts ; Dorothée Charles, conservatrice, Musées des arts décoratifs, Paris
Direction artistique : Pierrick Sorin, artiste vidéaste ; Yves Kneusé, architecte, scénographe
Nombre de pièces : 745

Légende photo

Goldorak, fabricant : Mattel, plastique, 60 cm, collection Musée des Arts décoratifs, Paris. © Jean Tholance pour les Arts Décoratifs, Paris.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°353 du 23 septembre 2011, avec le titre suivant : Le jouet muséifié

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