Mercredi 19 décembre 2018

La Xe Documenta de Cassel : une « rétro-perspective » (I)

Cent jours d’interventions et de débats

Le Journal des Arts

Le 13 juin 1997 - 1175 mots

Catherine David, directrice de la Documenta, définit la dixième édition de la manifestation comme une \"rétro-perspective\". Même si elle a tenu à garder secret jusqu’au dernier moment le nom des artistes invités, une dizaine de Français devraient exposer à Cassel. La manifestation, lieu de réflexion et de débats, sera ponctuée chaque jour par des rencontres et des performances.

Le sens profond du terme "rétro-perspective" employé par Catherine David à propos de la Documenta est laissé à l’appréciation du public. Au fil des conférences de presse souvent fortement controversées qu’elle a données ce printemps, l’ancien conservateur du Centre Pompidou et de la Galerie nationale du Jeu de Paume a refusé de répondre aux questions essentielles qui lui étaient posées. Des interrogations du type "quels artistes seront présentés ?", "d’où viennent-ils ?", "pourquoi et comment les avez-vous choisis ?", "vont-ils créer une œuvre spécifique pour Cassel ?" sont toutes restées sans réponse.

Catherine David, qui qualifie ces questions de "bizarres", s’est opposée à la publication d’une liste des artistes invités, ce qui a donné lieu à la circulation de nombreuses informations officieuses sur l’Internet. La directrice de la Documenta s’est contentée d’affirmer que son ambition, pour cette dixième édition, est "de revenir à l’avenir" de l’art et de la culture du vingtième siècle. "La Documenta est à la fois une jeune et une vieille institution, a-t-elle précisé. L’édition de 1997 est centrée sur l’avenir... Ce ne sera pas une rétrospective. Les œuvres exposées ne serviront pas nécessairement de modèles aux jeunes artistes, mais elles retraceront partiellement une généalogie liée aux questions politiques et sociales". Catherine David a exprimé le désir de s’attacher particulièrement aux problèmes mondiaux puisque, selon elle, "la Documenta ne peut rester une institution limitée aux États-Unis et à l’Europe du Nord".

Soixante-dix pour cent des cent vingt artistes présents sont européens, même si la directrice a consacré une part importante de sa mission, ces cinq dernières années, à rencontrer des créateurs d’Amérique latine, d’Afrique et d’Asie. Comme les éditions précédentes, la manifestation 1997 se déploiera dans toute la ville de Cassel, cité industrielle de la Hesse qui a subi de lourds dégâts pendant la guerre. Le parcours débutera à l’ancienne gare de chemin de fer, se poursuivra à travers le centre commercial, moderne et souterrain, pour aboutir à des lieux plus traditionnels comme le Fredericianum Museum, le théâtre de l’Ottoneum, l’Orangerie et les rives de la Fulda qui traverse la ville. Ce contexte urbain, rappelle Catherine David, offrira "une version libérée du cube blanc, même s’il en demeure un tout de même". Son intérêt dépasse largement la simple présentation d’œuvres d’art et se porte avant tout sur les idées qu’elles véhiculent. Soucieuse "d’explorer la grande complexité des pratiques culturelles contemporaines", elle a programmé une série de conférences et de performances intitulée "Cent jours - cent invités". Chaque jour, entre le 21 juin et le 28 septembre, un ou plusieurs intellectuels ou protagonistes du monde de l’art ouvriront un débat sur les relations complexes entre la culture contemporaine et la littérature, la musique, la philosophie, le cinéma, l’économie et l’architecture.

Ces dialogues, auxquels s’ajoutent les métaphores filmiques de Catherine David – et son refus catégorique de dévoiler tout détail –, suggèrent plus volontiers un montage de différentes cultures visuelles qu’une exposition formelle. Il n’y aura même pas de catalogue dans le sens traditionnel du terme. Celui-ci sera remplacé par un petit guide publié par Cantz Verlag, "strictement fonctionnel", qui "re-situera" l’histoire de la Documenta dans le contexte socio-politique de l’après-guerre et passera également en revue la production culturelle des trente dernières années.

Le mode de pensée de "l’establishment français" est bien connu de Catherine David : si elle a été pendant trois ans conservateur à la Galerie nationale du Jeu de Paume, et huit ans à Beaubourg, elle a également étudié la littérature, la linguistique et l’histoire de l’art avant d’enseigner à l’École du Louvre et à l’université de Paris-X à Nanterre. La rencontre de disciplines et de domaines différents devrait ouvrir la voie à de nombreuses hybridations culturelles. Confrontée à la tâche herculéenne de présenter une exposition quinquennale qui fait le point sur l’art du monde entier, Catherine David a apparemment refusé de jouer le jeu.

Sans prendre position, sans offrir de vision encyclopédique (comme "Identité et altérité" de Jean Clair en 1995, au centenaire de la Biennale de Venise) ni de point de vue singulier sur l’art de la fin de ce siècle, la directrice propose au contraire un vaste panorama. Comme dans tant d’autres aspects de la société actuelle, le Documenta 1997 se prête davantage à un parcours sur le mode de la touche sonore fragmentaire qu’à de grands discours narratifs (voir les "Documenta Documents" de Catherine David et le site Documenta sur le web). Son approche très individuelle du rôle du conservateur semble refléter les diverses attitudes culturelles des années quatre-vingt-dix : surfer sur l’Internet, zapper, regarder et faire des vidéos tout en parlant dans un téléphone portable, des activités qui laissent l’individu libre de décider à quel moment il s’arrête, ouvre les yeux, commence ou termine une histoire. Et l’art ne peut que s’en imprégner. Paradoxalement, en refusant de fournir des réponses, Catherine David illustre l’une des fonctions traditionnelles de l’art. Elle tend un miroir à la société et nous demande ce que nous y voyons.

Une douzaine d'artistes français
Les artistes français seront plus nombreux à Cassel qu’il y a cinq ans. Longtemps gardée secrète, en voici la liste. Raymond Hains, né en 1926, l’un des principaux protagonistes du Nouveau Réalisme dans les années soixante, pratique dans nombre de ses expositions récentes un jeu de la dérivation du sens, cultivant les analogies en combinant objets, noms de lieux et de personnes. La figure humaine est, dans l’œuvre photographique de Suzanne Lafont, née en 1949, totalement isolée de son environnement. Né en 1952, Marc Pataut présente 200 images issues d’un travail réalisé entre janvier 1994 et mai 1995 sur le site du Cornillon, où est construit le Grand stade de France. Avant de devenir le théâtre de la Coupe du monde de football, cet espace était le lieu de vie d’un petit nombre de gens. Les photographies, présentées en petit format (10 x 12), sont la chronique intime des difficultés, des joies des habitants et celle de la disparition progressive d’un paysage. Jean-Marc Bustamante, né en 1952, réalise aussi bien des photographies que des sculptures, sans expressionnisme mais toujours avec un certain souci d’esthétisme. Patrick Faigenbaum, né en 1954, expose une commande que lui a passée le Neues Museum Weserburg de Brême sur la ville et ses habitants, un travail en noir et blanc et en couleur datant de 1996-1997. Les photographies de Jean-Luc Moulène, né en 1955, sont des témoignages d’un mode de vie. Elles s’attachent essentiellement au contexte urbain et s’intéressent aux comportements sociaux. L’artiste cherche à s’approprier la ville par des campagnes d’affichage et à disposer de nouveaux espaces de liberté pour communiquer différemment. Sont également exposés Catherine Beaugrand, Toni Grand, Anne-Marie Schneider, Jean-Louis Schoellkopf et Danielle Valet-Kleiner. Enfin, Stanislas Nordey est invité dans la section "Théâtre".

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°40 du 13 juin 1997, avec le titre suivant : La Xe Documenta de Cassel : une « rétro-perspective » (I)

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