La saga Maeght

Par Philippe Piguet · L'ŒIL

Le 23 juin 2014 - 2399 mots

En 2014, la Fondation Maeght fête, à Saint-Paul et un peu partout en France, son cinquantième anniversaire. Cinquante ans de création et d’une aventure portée, au départ, par un couple de passionnés : Aimé et Marguerite Maeght.

Bonnard, Miró, Chagall, Calder, Braque, Giacometti… Au seul énoncé de ces noms, c’est toute une histoire de l’art, celle du XXe siècle, qui défile sous nos yeux. Éditeur, imprimeur et galeriste, homme d’esprit et de culture, Aimé Maeght (1906-1981) en a été l’un des fervents défenseurs. La fondation qu’il a créée avec son épouse Marguerite voilà cinquante ans, à Saint-Paul près de Vence, en est l’expression la plus accomplie. Première institution privée du genre en France, elle est « une œuvre à l’image des racines et de la vie de mes parents », comme l’a écrit Adrien Maeght, leur fils aîné, qui préside aujourd’hui aux destinées de l’institution. Inaugurée le 28 juillet 1964 par André Malraux, alors ministre des Affaires culturelles, la Fondation Maeght est non seulement un lieu pour l’art et les artistes, mais elle est un havre de paix et de beauté simple. Construite sur une colline au beau milieu d’une végétation luxuriante par l’architecte catalan Josep Lluís Sert, en collaboration avec certains peintres et sculpteurs, elle est elle-même une œuvre à part entière, véritable musée en plein air. La cour Giacometti, le labyrinthe Miró et un exceptionnel ensemble de sculptures et de céramiques ainsi qu’une collection permanente suffisent à combler le regard. Au rythme d’environ 200 000 visiteurs par an venus du monde entier, soit quelque dix millions depuis sa création, la Fondation Maeght fonctionne à l’égal d’un musée. Elle n’a jamais cessé de développer un programme d’expositions monographiques et de groupe, tantôt historiques, tantôt dédiées à la création contemporaine, selon le vœu de ses fondateurs, contribuant à la vie artistique si dense de la Côte d’Azur.

Aimé Maeght, un imprimeur au regard acéré
L’histoire de la Fondation Aimé et Marguerite Maeght, c’est d’abord et avant tout celle d’une famille dont la passion pour l’art ne s’est jamais démentie et qui, depuis trois générations, s’applique à maintenir haut le flambeau allumé par l’aïeul. Mais, à tout seigneur tout honneur : tout revient au fondateur. Originaire du nord de la France, né à Hazebrouck en 1906, Aimé Maeght se retrouve orphelin dès l’âge de 8 ans, son père étant mort dès le début de la Première Guerre mondiale. Rapatrié dans le Sud, il fait ses études à Nîmes, se découvrant tout à la fois une passion pour la lecture, le jazz et… les appareils de radio. Autant de signes qui en disent long de l’intérêt du jeune homme pour une franche modernité. Inscrit dans une classe des Arts et métiers d’un établissement nîmois, il y apprend le dessin industriel, puis se forme au métier de dessinateur lithographe dont il obtient le diplôme. Pupille de la nation, il n’a guère d’autres ressources que de travailler au plus tôt et, à 21 ans, il se fait embaucher par l’imprimerie Robaudy, à Cannes, où il s’installe. Marié l’année suivante avec Marguerite Devaye, il témoigne très vite d’une irrésistible envie d’indépendance professionnelle, aussi crée-t-il dès 1929 une imprimerie lithographique (l’Imprimerie des Arts), disposant tout d’abord d’un atelier au sein même de l’imprimerie de son employeur, avant d’ouvrir sa propre enseigne ARTE (Arts et techniques graphiques) près de la Croisette. Épisodique, l’activité qu’il y développe jusqu’en 1946 est en quelque sorte à la source même de toute l’aventure qui le mènera aux fonctions d’éditeur, puis de galeriste.

« Toucher un papier, humer les encres, remettre cent fois sur le métier jusqu’à obtenir la perfection qu’attendaient les artistes, étaient les gestes du premier métier de mon père, celui qu’il n’oublia jamais quel que fût le prestige de l’homme qu’il était devenu. » Rédigées en 2004 par son fils Adrien – lequel est né en 1930 –, ces paroles soulignent la persistance d’une posture qui qualifiait Aimé Maeght au regard d’une « fidélité à soi-même » et « au jeune homme qu’il avait été », comme celui-ci l’écrit encore. Quand, en 1934, son nom suivi de la qualité d’« éditeur » apparaît pour la première fois au bas d’un très modeste document – un plan que la ville de Cannes lui a commandé –, Aimé Maeght qui devait en être fier est assurément à mille lieues d’imaginer la suite qui l’attend. Deux ans plus tard, chez Robaudy, le jeune lithographe devait faire une rencontre qui allait décider de son destin. Pierre Bonnard qui y vient en voisin et en client pour la fabrication d’une affiche ne manque pas de le remarquer : « On sent que vous avez appris la chromolithographie pour arriver à accorder ce beige et ce rouge avec la chair », lui dit-il à propos d’un travail en cours. Aimé Maeght n’a que 30 ans. C’est le premier des compliments que les artistes avec lesquels il va travailler ne cesseront de lui adresser tant l’homme est juste et rigoureux, doué d’un regard d’une rare acuité et toujours à l’écoute de l’autre.

Les footballeurs font place aux artistes
Cette année 1936 est particulièrement riche en heureux événements. L’équipe de football cannoise vient de remporter un titre national. Aimé Maeght embraye aussitôt et édite Allez Cannes !, périodique des supporters de l’Association sportive de Cannes. Si cela « lui permet de se frotter en toute simplicité et pour quelques numéros à un travail de presse auquel il rêve déjà », c’est surtout l’occasion pour lui de faire acte encore plus moderne en réalisant les premières retransmissions radiodiffusées des matchs les plus importants sur les ondes de la station Nice-Côte d’Azur ! Cette passion des nouvelles techniques de communication aussi surprenante qu’elle puisse être chez lui le conduit à ouvrir à Cannes près de la Croisette un magasin d’appareils de radio sous la gérance de sa femme Marguerite, poursuivant parallèlement pour sa part ses activités de lithographe et de publiciste dans l’arrière-boutique. Assez vite, l’envie lui viendra d’accrocher sur les murs quelques œuvres d’autant que, par le biais de Bonnard, il a rencontré certains autres artistes avec lesquels il noue d’amicales relations. Ainsi naquit la galerie Arte où exposeront des artistes comme Pougny, Rouault, Marchand ou Chastel –, une naissance qui passe aujourd’hui pour le premier acte de l’aventure qui le conduira jusqu’à la création de la fondation.

La Seconde Guerre mondiale faisant de la Côte d’Azur le lieu de repli de toute une population d’intellectuels et d’artistes, le couple Maeght – dont un deuxième fils, Bernard, naît en 1942 – va aller à leur rencontre et en accueillir chez lui un grand nombre. Si l’amitié qui le lie à Bonnard lui permet de disposer de quelques tableaux à la vente, le galeriste qui a fait entre-temps connaissance avec Matisse est surtout animé d’une irrépressible envie de devenir un véritable éditeur et de réunir ses deux amours que sont la poésie et la peinture. À la fin de la guerre, Bonnard qui aspire à retrouver son atelier parisien abandonné depuis plusieurs années l’incite à monter à la capitale. Aimé Maeght s’y résout, rachète les locaux d’un bail au 13, rue de Téhéran, quitte définitivement Cannes et ouvre en octobre 1945 une galerie à son nom par une exposition consacrée à Matisse. Dans cette tâche, il est notamment épaulé par un jeune poète du nom de Jacques Kober à qui revient l’invention des titres des différentes revues qui feront l’image de la galerie. Très vite, celle-ci devient le lieu phare de la scène parisienne et les expositions qu’on peut y voir affirment le nouvel esprit moderne. Au premier exposant succèdent bientôt Braque, Chagall, Miró, Bonnard bien sûr, et par la suite des artistes comme Atlan ou Manessier… Fidèle à ses engagements, le marchand développe parallèlement une activité d’éditeur d’une rare intensité, à l’instar de ceux qui sont pour lui comme des modèles, voire des mentors, Ambroise Vollard et Daniel-Henry Kahnweiler. Fin 1946 paraît le premier numéro de Derrière le Miroir, puis Pierre à feu et Les Mains éblouies. Au printemps 1947, Maeght organise une grande exposition internationale surréaliste. Cette année-là, il fait la connaissance de Miró, une rencontre déterminante pour l’avenir.

La galerie de la rue du Bac
À la fin des années 1940, Aimé Maeght restructure sa galerie. Il embauche Louis Clayeux comme directeur, lequel y fait notamment entrer Léger, Ubac, Bazaine, Calder et Giacometti, et confie à son fils Adrien la réalisation des éditions. Attentif à la jeune génération, il y intègre Steinberg, Tal-Coat, Palazuelo, Chillida, mais, en 1953, la mort brutale de son fils cadet le bouleverse et il se retire à Saint-Paul-de-Vence songeant à y créer un lieu de rencontre dédié aux artistes, un vrai lieu laboratoire de création. S’il lui faudra attendre une dizaine d’années avant de voir réaliser son rêve, c’est qu’Aimé Maeght n’est pas un homme pressé. Tandis qu’Adrien ouvre sa propre galerie rue du Bac en 1957 avec une exposition de collages de Prévert, Aimé développe de son côté le secteur édition en inaugurant tout à côté Maeght Éditeur, dans le quartier même du monde du livre. À Levallois, il crée ses propres ateliers de lithographie et de gravure sur cuivre, s’entoure d’une équipe de maîtres imprimeurs au service des arts graphiques pour créer en 1964 l’imprimerie Arte, installée rue Daguerre, dans les locaux d’une ancienne entreprise de phototypie. « Ouvrant cette imprimerie, écrit encore Adrien Maeght […], Aimé a enfin à sa disposition l’outil qui lui manquait. Jusqu’à sa fin, il fut préoccupé par ce grand œuvre qu’est l’imprimerie. » Un outil qui lui a permis au fil du temps d’éditer 253 numéros de Derrière le Miroir, quelque 70 ouvrages de bibliophilie signés par les plus grands, des revues de poésie, un périodique, Les Chroniques de l’art vivant, qui allait exprimer son époque, et d’innombrables estampes à l’exemple de Miró qui avait fait d’Arte sa maison de prédilection. Ce ne sont pas moins de 1 500 lithographies, eaux-fortes, bois gravés et Carborundum que l’artiste y a réalisés.

L’aventure de la fondation de Saint-Paul
Mais 1964, c’est surtout l’année de l’ouverture de la Fondation Aimé et Marguerite Maeght à Saint-Paul. Le chef-d’œuvre d’espace et de lumière qu’a construit Sert est inauguré en juillet par André Malraux, alors ministre des Affaires culturelles. Pour bien en souligner la singularité prospective, celui-ci ne manque pas d’insister sur le fait que la fondation n’est pas un musée. Elle ne couronne d’ailleurs pas seulement la vingtaine d’années d’activité du travail accompli, elle est le lieu symbolique de la dévotion d’Aimé Maeght et de tous les siens à l’adresse des artistes et des poètes. La création de la fondation, l’organisation des espaces extérieurs et l’aménagement d’un parc de sculptures ne sont pas le seul fait de l’architecte, c’est une œuvre qu’il partage avec nombre d’artistes, Miró en tête, et certains proches des fondateurs comme François Wehrlin qui deviendra, dans les années 1980, le directeur de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris. Tandis qu’Aimé et Marguerite donnent une partie de leurs collections à la fondation, celle-ci disposera sans tarder de ses propres ateliers de gravure et d’impression. Au cours des dix-sept années qui séparent son ouverture et la disparition d’Aimé Maeght, le rythme des éditions bat son plein, l’atelier de Levallois étant par ailleurs fermé et transféré chez Arte. À partir de 1970, sous la direction de Jean-Louis Prat, qui restera à ce poste pendant trente-quatre ans, expositions monographiques ou de groupe, concerts, lectures, chorégraphies se succèdent à un rythme soutenu. Bacon, Tàpies, Rebeyrolle, Bury en sont parmi d’autres les hôtes. Aimé Maeght, qui s’est par ailleurs lancé dans la production de films consacrés aux artistes, multiplie les dialogues entre peintres et écrivains sous forme de revues, de collections, de livres illustrés : en 1976, l’imprimerie Arte compte plus de cent personnes. L’enseigne Maeght est un véritable empire et la fondation éponyme connaît un rayonnement international.

La continuité de l’empire Maeght
Tandis qu’Adrien ouvre de nouvelles salles d’exposition rue du Bac et développe d’une manière très active, à l’instar de son père, l’édition de catalogues, la rue de Téhéran s’agrandit et accueille de nouveaux artistes comme Télémaque et Stämpfli. En 1977, la disparition de Marguerite est un choc irréversible. Aimé ne se sent plus la force de s’occuper de tout. La tâche lui paraît trop lourde. Quelques années plus tard, alors qu’il venait de créer la société Maeght S.A. et de mettre en gérance libre la galerie, il meurt en septembre 1981. Donation est alors faite par Adrien à la fondation du terrain et des bâtiments qui abritaient celle-ci et dont elle n’était que locataire. À compter de cette époque, l’histoire de la galerie et celle de la fondation vont connaître toutes sortes de développements compliqués malgré tous les efforts d’Adrien pour maintenir l’édifice échafaudé par son père. Tandis que les locaux de la galerie rue de Téhéran échoient à Daniel Lelong qui dirigeait celle-ci depuis 1964, Adrien continue de son côté l’œuvre accomplie par son père en exposant Miró, Ubac, Braque,
Giacometti, etc., tout en ouvrant ses cimaises à de nouveaux venus tel Gasiorowski, avec lequel il lie une amitié profonde, Voss, Kirili, Kuroda, Delprat…

À Saint-Paul, Adrien Maeght qui devient président du conseil d’administration de la fondation se voit obligé de faire face à de nombreuses situations : à certains problèmes relatifs à la succession comme la restitution d’œuvres de Calder aux héritiers du sculpteur, aux difficultés de fonctionnement des années de crise, au phénomène de concurrence dû à l’accroissement de l’offre culturelle sur la Côte d’Azur, enfin au départ de Jean-Louis Prat en 2004 après quarante années de bons et loyaux services et l’organisation de quelque 80 expositions de prestige. Si la succession de ce dernier n’est pas chose facile et que la décennie écoulée depuis lors comptabilise trois directeurs – Dominique Païni, Michel Enrici et, enfin, Olivier Kaeppelin actuellement en poste –, Adrien a tout de même réussi à faire, par-delà aussi certaines difficultés familiales, que la fondation demeure ce qu’en avait fait Aimé, un lieu intemporel de création et de poésie. 

28 juillet 1964
Inauguration de la Fondation Maeght

1966
Création de la Société des amis de la Fondation par Marguerite Maeght

1984
Rétrospective Marc Chagall, expositions « Marc Rauschenberg » et « Hommage à Miró »

Été 2006
Hommage à Aimé Maeght à travers les expositions « Aimé Maeght. Dialogue avec le siècle » et « Le noir est une couleur »

2014
Cinquantième anniversaire de la Fondation

Site de la Fondation Maeght

www.fondation-maeght.com

« Face à l’œuvre »
Du 28 juin au 11 novembre. Fondation Maeght à Saint-Paul-de-Vence (06). Ouvert tous les jours de 10 h à 19 h de juillet à septembre et de 10 h à 18 h d’octobre à juin. Tarifs : 15 et 10 €. www.fondation-maeght.com

« Fondation Maeght. De Giacometti à Tàpies, 50 ans de collection »
Jsqu’au 2 novembre. Domaine de Kerguéhennec à Bignan (56). Visite libre. Commissaire : Olivier Delavallade. www.kerguehennec.fr

« La Fondation Maeght et la céramique »
Jusqu’au 3 novembre. Musée Magnelli, musée de la céramique. Tarifs : 4 et 2 €. Commissaires : Isabelle Maeght et Sandra Benadretti. www.vallauris-golfe-juan.fr

« Miró de passage à Antibes » Prêt de trois bronzes peints de Miró par la Fondation Maeght, à l’occasion de ses 50 ans, jusqu’au 31 août. Musée Picasso à Antibes (06). Tarifs : 6 et 3 €. www.antibes-juanlespins.com

« 50e anniversaire de la Fondation Maeght. Alexander Calder », jusqu’au 7 septembre. Musée d’art moderne et d’art contemporain de Nice (06). Entrée libre. Commissaires : Gilbert Perlein et Julia Lamboley. www.mamac-nice.org

« Une œuvre invitée : La Vie de Marc Chagall », jusqu’au 6 octobre. Musée national Marc Chagall à Nice (06). Tarifs : 9 et 7 €. Commissaires : Maurice Fréchuret et Sarah Ligner. www.musees-nationaux-alpesmaritimes.fr/chagall/

50e anniversaire de la Fondation Maeght : présentation de lettres échangées entre Henri Matisse et Aimé Maeght, à l’automne. Musée Matisse à Nice (06). Entrée libre. Commissaires : Marie-Thérèse Pulvénis. www.musee-matisse-nice.org

« Jean Dubuffet / Witold Gombrowicz, Correspondance »
Du 21 décembre 2014 au 30 mars 2015. Château de Villeneuve-Fondation Émile Hugues à Vence (06). Tarifs : 7 et 5 €. Commissaire : Zia Mirabdolbaghi.
www.museedevence.com

« Une œuvre invitée : La Partie de campagne de Fernand Léger »
Du 28 juin au 6 octobre. Musée national Fernand Léger à Biot (06). Tarifs : 6,5 et 5 €. Commissaires : Maurice Fréchuret, Diana Gay et Nelly Maillard. www.musees-nationaux-alpesmaritimes.fr/fleger/


Légende Photo :
Aimé Maeght devant la Fondation Maeght. Photo Claude Gaspari. © Archives Fondation Maeght

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°670 du 1 juillet 2014, avec le titre suivant : La saga Maeght

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