Le marché à deux vitesses des livres d’artistes

Par Éric Tariant · Le Journal des Arts

Le 12 février 2014 - 1184 mots

Les livres d’artistes font dialoguer plasticiens et écrivains. Les prix des livres modernes sont plus soutenus que ceux des livres contemporains.

Lorsque le marchand de tableaux Ambroise Vollard publie Parallèlement en 1900, c’est un échec commercial. En 2011, un exemplaire de ce beau livre est parti à 25 000 euros à Paris chez Christie’s. Cet ouvrage qui associe la mélodie de Verlaine exaltant les jeux de l’amour à de subtiles lithographies rosées érotiques de Bonnard est aujourd’hui considéré comme un chef-d’œuvre des livres dits « de dialogue ». C’est-à-dire des ouvrages mariant à parité, sans subordination de l’un à l’autre, un peintre et un poète.

Les spécialistes font remonter à 1874 la naissance de cette forme de publication. C’est un marchand d’art, Daniel Henry-Kahnweiler, qui lança cette pratique en associant les peintres et les poètes les plus talentueux de son temps : Guillaume Apollinaire à André Derain pour L’enchanteur pourrissant (1909), puis Max Jacob à Pablo Picasso pour Saint Matorel (1911).

Ces livres de « dialogue » édités par le marchand de tableaux formé à l’austère école du cubisme sont généralement de volumes et de formats limités. Ils sont en cela très différents de ceux conçus par Ambroise Vollard. Ce dernier, comme parfois les éditeurs Skira et Tériade, privilégie les caractères typographiques précieux, les grands formats : un luxe un peu ostentatoire. Aimé Maeght, qui sut conjuguer la munificence de Vollard au sens de la rencontre de Kahnweiler, a créé quelques chefs-d’œuvre du genre tel Parler seul liant (1948-1950) Miró à Tzara. Les éditeurs Jean Hugues, Iliazd, Guy Lévis Mano (GLM), Pierre-André Benoît (PAB) et Fata Morgana ont continué de semer sur ce terreau.
Éditeur de beaux livres d’artistes est un métier à hauts risques. Chers et longs à fabriquer – ils requièrent souvent une ou deux années de travail –, ils sont vendus dix à quinze fois moins cher qu’une estampe.

Crise de la demande
Ce métier difficile a été fragilisé par la disparition de trois grandes figures de l’édition d’art, Aimé Maeght en 1981, Tériade en 1983 et le Genevois Gérald Cramer en 1993, ainsi que par la crise du marché de l’art du début des années 1990. Les éditeurs ambitieux comme Fata Morgana ou Écarts sont, aujourd’hui, peu nombreux et souvent moins audacieux qu’il y a trente ans. Peut-on pour autant parler de crise du livre d’artiste ? « Il n’y a pas de crise de l’offre. Il y a au contraire une surproduction de livres qui mériteraient de ne pas exister, insiste Pierre Walusinski, de Nicaise. La crise se situe plutôt du côté de la demande, la clientèle vieillit et se renouvelle difficilement. »
Installée en retrait du boulevard Saint-Germain, sur une petite place, la librairie Nicaise a fêté ses 70 ans en 2013. C’est une institution, un lieu incontournable pour tous les bibliophiles. Les amateurs de grands livres modernes, d’éditions originales en tirage limité sur grand papier et de livres illustrés contemporains sont sûrs d’y accrocher quelques pépites dans leurs filets.

« Prose du Transsibérien »
Deux segments très différents coexistent sur ce marché du livre de dialogue : celui des livres modernes, en croissance régulière et qui enregistre des prix souvent très élevés ; et celui du livre contemporain beaucoup plus sage et stable. « Depuis vingt ans, les prix ont progressé pour les livres modernes exceptionnels. Ils restent stables en revanche pour le tout-venant », souligne Christophe Auvermann, directeur du département des livres et manuscrits chez Christie’s Paris. En témoigne la belle enchère obtenue en octobre 2012 (Christie’s Paris) par un exemplaire de La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France (1913, éd. Les Hommes nouveaux), de Blaise Cendrars ; orné de pochoirs originaux de Sonia Delaunay, il est parti à 481 000 euros. Pourquoi un tel prix ? Ce tirage de luxe imprimé sur parchemin et tiré à 8 exemplaires, doté d’une couverture originale de chevreau noire peinte également par Sonia Delaunay, était accompagné d’un émouvant envoi autographe de Cendrars à sa première épouse Félicie Poznanska, dite « Féla ». Beaucoup plus commun, un autre exemplaire de La Prose du Transsibérien, imprimé, lui, sur simili-Japon à 114 exemplaires, n’a pas dépassé les 61 000 euros quelques mois plus tôt à Paris.

Un « Jazz » cédé 500 000 euros
Les prix sont fonction du nombre de tirages réalisés (de 30 à plus de 200 exemplaires), de leur qualité (les exemplaires spéciaux, numérotés, limités et tirés sur beau papier sont évidemment plus cotés que les tirages de l’édition courante), des papiers utilisés (Chine, Japon, Hollande, Vélin par ordre croissant). Si les planches ont été signées et coloriées à la main par l’artiste et que les exemplaires sont agrémentés, en outre, d’un envoi ou d’un autographe, les prix flambent – à proportion de la cote de l’artiste sur le marché de l’art. Ceci explique que Jazz (1947), de Matisse, tiré à 100 exemplaires par Tériade, figure parmi les ouvrages modernes les plus recherchés et les plus chers. Un de ces étonnants albums en feuilles orné de 20 pochoirs a été emporté à plus de 500 000 euros en décembre 2011 chez Artcurial.

La provenance joue également un rôle déterminant. Si un exemplaire sur Japon de Facile (GLM, 1935), constitué de poèmes d’Éluard illustrés de 12 clichés de Man Ray représentant Nusch nue, a dépassé son estimation haute à plus de 200 000 euros (avril 2004, Christie’s Paris), c’est aussi parce que cet exemplaire a appartenu au photographe et qu’il était truffé de tirages originaux et de correspondances signées Paul Éluard, Nusch et René Char.

Le marché des livres d’artistes contemporains est beaucoup plus sage. C’est la terre d’élection d’une grosse poignée de libraires et d’éditeurs parisiens et régionaux, accompagnés dans leur sillage, par des bataillons d’éditeurs amateurs peu qualifiés. Les tirages dépassent rarement les 30 exemplaires. Paralysés par le respect de la tradition du livre de bibliophilie, ces éditeurs se montrent trop rarement inventifs, n’osant pas jouer sur les formats, la qualité des papiers, le rythme, les pauses et les silences.

On trouve néanmoins, dans ce secteur, des livres contemporains dignes d’intérêt à partir de 300 à 400 euros. Mais les prix grimpent relativement vite pour des pièces plus importantes. Quel est ce visage ? (2007, éd. Fata Morgana), un texte de Bernard Noël illustré par Philippe Hélénon, tiré à 30 exemplaires sur vélin de Rives, est proposé à 1 200 euros. Un exemplaire des Trois poèmes d’Alvaro de Campos (2010, Fata Morgana), de Fernando Pessoa, illustré par 18 eaux-fortes de Pierre Alechinsky, se négocie à 3 000 euros chez Nicaise (tirage à 120 exemplaires sur Arches).

« Les prix reflètent le coût de fabrication de ces ouvrages. Les techniques utilisées et le coût de la main-d’œuvre sont aujourd’hui plus élevés qu’ils ne l’étaient autrefois. La facture liée au seul travail typographique peut s’élever à plusieurs milliers d’euros pour une composition manuelle au plomb, mais beaucoup moins évidemment pour une simple impression numérique », insiste Pierre Walusinski. Celui-ci ferraille pour attirer de nouveaux collectionneurs en misant notamment sur des expositions d’estampes. « N’achetez jamais pour investir. C’est voué à l’échec », lance-t-il en souriant à qui veut l’entendre.

Légende photo

Pierre Bonnard (1867-1947) et Paul Verlaine (1844-1896) - Parallèlement (1900) - Ambroise Vollard, Paris - source photo Princeton University

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°407 du 14 février 2014, avec le titre suivant : Le marché à deux vitesses des livres d’artistes

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