Mardi 11 décembre 2018

Événement - Chtchoukine, un collectionneur dans l’ombre

La collection Chtchoukine renaît à la Fondation Vuitton

En misant tout sur la qualité exceptionnelle des œuvres qu’elle a pu réunir, la Fondation Louis Vuitton oublie un peu la personnalité du collectionneur

Par Élisabeth Santacreu · Le Journal des Arts

Le 8 novembre 2016 - 952 mots

C’est l’exposition de tous les superlatifs, celle que les plus grands musées auraient aimé organiser. Le bâtiment dessiné par Frank Gehry accueille, jusqu’au 20 février, 127 des 275 œuvres acquises par le collectionneur russe de son vivant, parmi lesquelles des Picasso, Matisse et Gauguin. La Fondation a préféré laisser parler les œuvres plutôt que raconter l’histoire de la constitution de cet ensemble.

PARIS - « De mon vivant, j’aurai vu un miracle ! », a déclaré André-Marc Delocque-Fourcaud lors de la présentation à la presse de la collection de son grand-père. « Voir les représentants des plus grands musées de Russie et ceux de la plus grande firme de luxe française – un peu l’équivalent de ce qu’était la firme I. V. Chtchoukine & Fils – tous rassemblés pour rendre sa mémoire à ma famille, c’est un miracle ! » C’est bien un coup de maître de la Fondation Louis Vuitton, à Paris, que d’avoir réuni une partie des œuvres ayant appartenu à Sergueï Chtchoukine (1854-1936), habituellement réparties entre le Musée de l’Ermitage à Saint-Pétersbourg, le Musée Pouchkine à Moscou et le Musée d’art oriental de Moscou, soit 127 des 275 numéros que compte le catalogue complet de la collection. Mais s’agit-il réellement d’une exposition sur ce collectionneur, ou de la simple réunion d’œuvres exceptionnelles présentées à l’admiration du public ? Car le vrai hommage à l’homme se trouve être le catalogue de l’exposition, une somme érudite doublée du précieux « Catalogue général des œuvres d’art acquises par Sergueï I. Chtchoukine pour sa collection ».

La contemplation de l’œuvre avant tout
L’exposition, elle, s’ouvre par une brève chronologie jouxtant la salle consacrée aux Gauguin, que le visiteur n’est pas censé aborder tout de suite mais où il y a fort à parier qu’il se précipite, comme attiré par la lumière. Ici est évoquée « La grande iconostase. Paul Gauguin », ce mur de la salle à manger de son palais moscovite où Chtchoukine avait réuni ses seize tableaux du maître (onze sont présentés). La circulation dans les espaces muséaux et les habitudes du public du XXIe siècle étant ce qu’elles sont, les œuvres sont largement réparties sur les murs, tout comme les Matisse, un peu plus loin, dans une salle évoquant le « Salon rose » du palais Troubetskoï, la maison des Chtchoukine. Pour plus de confort dans la contemplation, les cartels sont rejetés vers les extrémités des murs. Or, c’est Matisse lui-même qui avait pensé l’accrochage de ce Salon rose en faisant, comme le précise très justement Anne Baldassari, la commissaire de l’exposition, dans le catalogue, « une œuvre totale ». Il était impossible, bien sûr, de le reconstituer, mais les reproductions photographiques qui en existent auraient eu leur place, non pas déclinées en papier peint pour décorer les couloirs d’accès aux salles, comme c’est le cas, mais auprès des œuvres, afin que le public qui ne peut s’offrir le catalogue ait une réelle idée de ce qu’était la collection.

Chronologie délaissée

De même, le fil conducteur de l’exposition suit en partie la chronologie de la collection, mais en partie seulement. Ainsi, dans la salle consacrée à « La première collection », on trouve aussi bien Soir orageux, les gens passent (1897) de Charles Cottet, acquis en 1897-1898, que Les Saltimbanques. Étude pour les Bateleurs de Picasso, une gouache de 1905. Ailleurs, une petite salle est consacrée à la nature morte, en dehors de toute considération pour la diversité des peintres représentés et de la place qu’ils ont occupée dans la chronologie de Chtchoukine. Or, ce qui est justement passionnant, relativement à un collectionneur, c’est le cheminement intellectuel et artistique que constitue sa collection. C’est particulièrement vrai pour Chtchoukine, qui n’a commencé ce grand œuvre qu’à l’âge de 40 ans passés, entraîné par l’exemple et l’influence de ses frères, puis de son ami Ivan Morozov, autre grand collectionneur moscovite, et enfin des Américains Sarah et Michael Stein installés à Paris. Apprentissage, hésitations, revirements sont les étapes d’une telle aventure, tout comme les accidents et les contingences de la vie influent sur la collection. Ainsi Chtchoukine et Matisse jouaient-ils au jeu immémorial du commanditaire et de l’artiste. Lorsque le collectionneur commanda un tableau à dominante bleue, pour le faire entrer en résonance avec ses Gauguin, et que Matisse envoya La Desserte (Harmonie rouge, la Chambre rouge) (1908), il fallut s’adapter et adapter l’accrochage… Un cartel pourrait expliquer que Matisse, ayant repeint en rouge son tableau bleu à l’origine, l’a envoyé benoîtement à Moscou et que Chtchoukine lui a répondu que le tableau lui plaisait énormément. Le public en saurait un peu plus sur cet homme qui marchandait les prix, filoutait le galeriste Bernheim-Jeune en affirmant que c’étaient des décorations qu’il commandait à Matisse, mais acceptait sans broncher toutes les audaces du peintre, parce qu’il savait que c’était l’expression du génie.

CHRONOLOGIE

24 juin 1854 : Naissance de Sergueï Ivanovitch Chtchoukine, fils d’un grand marchand de tissus moscovite.
1898 (et années suivantes) : Rencontre avec le marchand d’art parisien Paul Durand-Ruel. Achat de Monet, Pissarro, Guillaumin, Renoir, Degas, Forain.
1902 (et années suivantes) : Rencontre avec le marchand d’art parisien Ambroise Vollard. Achat de Cézanne, Gauguin, Picasso, Matisse.
1907 : Donation de la collection à la Ville de Moscou.
1908 : Ouverture au public de la galerie de peintures du palais Troubetskoï.
1909 : Commande à Matisse de La Danse et La Musique pour l’escalier du palais.
1911 : Accrochage par Matisse du Salon rose au palais Troubetskoï.
1912-1914 : Acquisition d’une trentaine de nouveaux Picasso.
1918 : Exil en Allemagne, en Suisse puis en France.
29 octobre 1918 : Nationalisation de la collection.
10 janvier 1936 : Décès à Paris.

COLLECTION CHTCHOUKINE

Commissaire générale : Anne Baldassari, ancienne directrice du Musée Picasso
Nombre d’œuvres : 158

ICÔNES DE L'ART MODERNE, LA COLLECTION CHTCHOUKINE

Jusqu’au 20 février 2017, Fondation Louis Vuitton, 8, avenue du Mahatma Gandhi, bois de Boulogne, 75116 Paris, tlj sauf mardi 11h-20h, 23 h le vendredi, 10h-20h samedi et dimanche, www.fondationlouisvuitton.fr, entrée 16 €. Catalogue, coéd. Gallimard/Fondation Louis Vuitton, 49,90 €.

Légende Photo :
La salle Matisse, appelé aussi « Salon rose », au Palais Troubetskoï, Moscou, début XXe siècle © Musée d’Etat des Beaux Arts Pouchkine, Moscou

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°467 du 11 novembre 2016, avec le titre suivant : La collection Chtchoukine renaît à la Fondation Vuitton

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