Art moderne

XXE SIÈCLE

À la Cité du vin, un Picasso peu effervescent

Par Itzhak Goldberg · Le Journal des Arts

Le 12 mai 2022 - 722 mots

BORDEAUX

L’exposition bordelaise s’intéresse aux rapports formels ou symboliques de l’œuvre du maître avec le vin ou l’alcool dans les différentes périodes de son art. Avec plus ou moins de bonheur.

Pablo Picasso, Café-concert du Paralelo, vers 1900, 36 x 48 cm, Paris, Musée national Picasso. © RMN-Grand Palais / Mathieu Rabeau © Succession Picasso 2022
Pablo Picasso, Café-concert du Paralelo, vers 1900, 36 x 48 cm, Paris, Musée national Picasso.
© RMN-Grand Palais / Mathieu Rabeau
© Succession Picasso 2022

Bordeaux. Quand on est à Bordeaux, qui plus est à la Cité du vin, une exposition qui étudie les liens de Picasso avec le nectar des dieux s’impose. Certes, ce temple du vin bordelais n’est pas un musée qui possède sa propre collection et s’adresse spécifiquement aux amateurs d’art. Il n’en reste pas moins que le projet est ambitieux car les commissaires ne se limitent pas à un simple inventaire iconographique, mais cherchent à montrer de quelle manière viticulture et culture s’entremêlent. Selon Marion Eybert, responsable des projets muséographiques de la Cité, la manifestation « révèle la profusion des évocations symboliques et formelles du vin et des alcools dans les œuvres de Picasso et la créativité hors norme de leur auteur que l’on ne saurait réduire à un seul style ou support ». On pourrait s’interroger sur ce passage un peu hâtif entre l’alcool et la richesse de la production plastique de Picasso, car ce type de rapprochement se voit développé tout au long du parcours.

Une pertinente période bohème

La première section, qui évoque l’enfance de l’artiste, baignée dans une ambiance religieuse, met l’accent sur la Cène et sur l’eucharistie, ces deux moments où le vin joue un rôle déterminant. Certes, la version réalisée par Picasso d’après Le Retour du baptême des frères Le Nain (1917) est splendide, mais peut-on véritablement voir dans l’éducation catholique du peintre une source importante d’inspiration ? Nettement plus convaincant est le chapitre « L’attrait du populaire », qui met en scène la période bohème de Picasso, les bars et les cabarets fréquentés à Barcelone et à Paris essentiellement pendant la période bleue (1899-1905), où le vin mais surtout l’absinthe ne sont jamais absents (Café-concert du Paralelo, 1901, [voir ill.]). Le spectateur a droit également aux œuvres de Juan Gris ou de Carlos Casagemas, ami de Picasso, de même qu’aux magnifiques affiches publicitaires de Leonetto Cappiello.

Puis ce sont les années cubistes, le moment où, au cœur de l’atelier, sur une table, des verres et des bouteilles, entiers ou tronqués, transparents ou opaques, sont manipulés et fragmentés par Picasso ou Braque. Faute de prêts acceptés, cette partie manque de force. Une consolation, toutefois, la spectaculaire sculpture Bouteille d’anis del Mono et compotier avec grappe de raisin (1915), un chef-d’œuvre du cubisme.

Suit la section « Les rendez-vous des poètes », sans doute due au commissaire de l’exposition Stéphane Guégan, fin connaisseur de la littérature. Pour lui, en effet, ce sont les poètes qui parlent le mieux de l’œuvre de Picasso. Sont présents ici Apollinaire avec, à point nommé, Alcools (1913), un recueil de poésie qui s’ouvre sur le portrait de l’auteur par Picasso, ou encore Paul Éluard avec ces vers écrits en 1938 : « Tes mains dessinent dans le vide / Comme on ne dessine pas […] / Tes mains jouèrent avec ton paquet de tabac / Avec un verre avec un litre » (in la revue Minotaure). Le parcours continue avec « Le temps de Bacchus », riche de représentations des bacchanales, ces orgies mythologiques où le vin coule à flots.

Le tout s’achève sur deux chapitres discutables. Le premier montre les travaux en céramique de Picasso dans les ateliers de Vallauris – plats, amphores ou bouteilles. Cette « cuisine artistique » rappelle plutôt la manifestation organisée en 2018 à Barcelone, « La cuisine de Picasso ». Le second traite des dernières années de Picasso et de son « retour » sur l’enfance. L’ultime œuvre picturale de Picasso est décrite ici comme « l’effort de l’artiste d’affronter la hantise de la mort en célébrant les forces de la vie qui eut notamment le vin pour métaphore ». Face à la terrible vanité, Crâne de chèvre, bouteille et bougie (1952), il est pourtant difficile de ressentir « L’effervescence des formes », selon le titre choisi pour l’exposition. Pour Stéphane Guégan, cette manière de procéder par analogies et métaphores permet de présenter « l’ensemble des ramifications sur le sujet du vin ». Il est vrai que, en constante métamorphose, l’œuvre de Picasso se prête à tous les commentaires qu’on lui attribue. Le risque, toutefois, réside dans les glissements qui éloignent parfois du propos initial. Relevons toutefois enfin la scénographie originale et inventive, réalisée par l’atelier Maciej Fisher, qui offre aux spectateurs des dispositifs immersifs à la fois pédagogiques et ludiques.

Picasso, l’effervescence des formes,
jusqu’au 28 août, Cité du vin, 134, quai de Bacalan, 33300 Bordeaux.

Thématiques

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°589 du 13 mai 2022, avec le titre suivant : À la Cité du vin, un Picasso peu effervescent

Tous les articles dans Expositions

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque