Architecture

Hardouin-Mansart, ombre et lumière du bâtisseur du roi

Par Sophie Flouquet · L'ŒIL

Le 20 avril 2009 - 1688 mots

DAMPIERRE-EN-YVELINES

Un nom célèbre, une œuvre pléthorique et pourtant, Jules Hardouin-Mansart reste un architecte mal connu du public. Le musée Carnavalet lève le voile sur la carrière du bâtisseur privilégié de Louis XIV, qui œuvra de Versailles aux Invalides.

L'une des maquettes présentées dans cette exposition en dit long sur l’art de Jules Hardouin-Mansart (1646-1708). Réalisée en 2004 par un compagnon du Devoir, elle illustre la prouesse technique qu’a été la construction de la voûte de l’hôtel de ville d’Arles (1673, Bouches-du-Rhône). Une voûte aplatie d’une quinzaine de mètres, dégagée de tout support, traitée entièrement en pierre de taille, chef-d’œuvre de ce que les spécialistes appellent l’art de la stéréotomie ou science de la coupe des pierres. Son exemple est cité par tous les tailleurs de pierres. « Elle porte la technique au rang d’une esthétique », écrit à son sujet l’historien de l’architecture Jean-Marie Pérouse de Montclos, dans son Histoire de l’architecture française (Mengès, 1989).
Jules Hardouin-Mansart, qui n’est à cette époque pas encore au service direct du roi, démontre alors tout son talent : capacité à maîtriser les aspects techniques du métier, en partie appris au contact de son grand-oncle, le célèbre François Mansart (1598-1666) (lire p. 63), mais aussi génie à magnifier une écriture architecturale qui deviendra l’archétype de l’architecture classique française. Hardouin-Mansart est un inventeur qui puise habilement dans le grand livre de l’architecture française pour en écrire le chapitre du classicisme.
Pourtant, Jules Hardouin a réussi la gageure d’être à la fois célèbre et méconnu. Célèbre, inévitablement, car il a été l’un des architectes majeurs du règne de Louis XIV, intervenant sur tous les grands chantiers, de Versailles aux Invalides, sans oublier les places royales parisiennes ou les résidences privées du monarque et de sa suite. Méconnu, car il est resté longtemps écrasé par l’aura de son grand-oncle par alliance, le grand Mansart, référence incontournable de l’architecture française, dont une grande partie des travaux a hélas disparu.

« Une exposition rescapée »
Proposée par le musée Carnavalet, à Paris, cette exposition offre donc l’occasion de redécouvrir son travail prolifique, au travers de quelque cent cinquante œuvres. Le public a pourtant failli en être privé. « Il s’agit d’une exposition rescapée », avoue volontiers son commissaire, l’historien de l’architecture Alexandre Gady. En 2005, un comité scientifique avait en effet été monté sous l’égide du château de Versailles afin d’organiser un colloque, une exposition et une publication sur l’architecte. Le projet a finalement été abandonné pour cause de dissensions entre spécialistes. Avant d’être heureusement repris par le musée parisien. Car depuis 1998, date de la grande exposition consacrée à François Mansart organisée aux Archives nationales, les manifestations dédiées aux grandes figures de l’architecture française, encore trop largement méconnues du public, sont rares.
Afin d’éviter de noyer le visiteur dans le catalogue prolifique de Jules Hardouin-Mansart, Alexandre Gady a choisi de diviser le parcours de l’exposition en sept sections évoquant les grandes problématiques liées à l’activité de l’architecte. Dans une scénographie « Grand Siècle », le célèbre portrait brossé par Hyacinthe Rigaud, où l’architecte pose devant son chef-d’œuvre, le dôme des Invalides, livre d’emblée l’image d’un courtisan assuré de sa réussite sociale (1685, musée du Louvre).
Petit-neveu de François Mansart, Jules Hardouin obtient rapidement les faveurs royales. Devenu architecte du roi en 1675 – soit avant sa trentième année – puis premier architecte du roi en 1686, il emporte la charge de surintendant des Bâtiments du roi en 1699. Un titre qui lui permet d’être à la fois donneur d’ordre des chantiers royaux et exécutant. Aucun des chantiers d’importance ne peut donc échapper à celui que le mémorialiste Saint-Simon tenait pour un courtisan zélé. De fait, les commandes vont rapidement affluer.

Vie publique, vie privée
Proche de Le Nôtre et du marquis de Louvois, secrétaire d’État à la guerre du roi, Jules Hardouin doit cette ascension rapide à son entregent. Il est appelé à travailler à Versailles dès 1678, où il a pour tâche de poursuivre le travail de Louis Le Vau (1612-1670), le bâtisseur de Vaux-le-Vicomte, architecte chez qui il puise une bonne part de son inspiration. Il bâtit ainsi la galerie des Glaces, à l’emplacement d’une ancienne terrasse, puis les longues ailes du Nord et du Midi, qui donnent une ampleur nouvelle au château. L’Orangerie, les Grandes et Petites Écuries, qui inspireront celles de Chantilly, sont aussi le fruit de son intervention.
Mais l’architecte a aussi la charge de travailler aux résidences privées du roi. D’abord pour le château de Clagny (détruit), résidence de Mme de Montespan, la maîtresse royale, puis au château de Marly (1679-1686, détruit) et au Grand Trianon (1687). Une maquette prêtée par le musée-promenade de Marly-le-Roi (Yvelines) rappelle le parti étonnant de cet ensemble : un pavillon central encadré de douze pavillons satellites disposés de part et d’autre d’un grand miroir d’eau. Ou l’illustration par la pierre de l’organisation de la cour telle une constellation autour du Roi-Soleil.
Outre les résidences royales, Jules Hardouin investit aussi le champ de l’architecture religieuse. C’est le cas à l’hôtel des Invalides, projet colossal destiné à l’accueil des soldats blessés au combat et symbole forcé de la mansuétude royale. En 1676, l’architecte arrive sur ce chantier jusque-là piloté par Libéral Bruant (1637-1697) pour résoudre une équation complexe, l’achèvement de l’église royale. Le dôme monumental, pour lequel Jules utilise des dessins de son grand-oncle reçus en héritage qui lui permettent de concevoir un projet complexe – une triple coupole –, dote alors le paysage parisien d’une de ses architectures les plus emblématiques. Un dessin provenant de son agence et conservé à la Bibliothèque nationale illustre le projet de construction d’une place monumentale, en hémicycle, encadrant le dôme. Abandonné du fait de son coût, il cherchait à inscrire l’église des Invalides, et donc son concepteur, dans la lignée des travaux de Bernin pour Saint-Pierre-de-Rome.

Le Jean Nouvel de l’époque
En tant qu’architecte du roi, Jules Hardouin-Mansart, devenu comte de Sagonne en 1702, est aussi l’un des prosélytes de l’urbanisme royal. Il livre ainsi le dessin de plusieurs places royales, à Paris (place des Victoires et place Vendôme), mais aussi à Dijon. Le succès appelant le succès, les grands du royaume se disputent les faveurs de l’architecte, tels Monsieur, frère du roi, le Grand Dauphin ou encore les Condés. Autant de chantiers qui n’auraient pu être menés sans l’appui d’une agence solidement organisée.
« Il était autant artiste que patron et administrateur », explique Alexandre Gady. Et de poursuivre : « Pour oser une comparaison, il était un peu le Jean Nouvel de l’époque, voyageant beaucoup, étant reçu par tous les grands de ce monde… Il donnait l’impulsion, l’idée, qui était ensuite livrée à la chaîne de ses collaborateurs. »
L’agence de Jules Hardouin-Mansart est donc l’une des premières agences modernes. « Il est le premier après Louis Le Vau à atteindre ce niveau d’organisation d’une agence si proche de notre époque », souligne le commissaire. D’où un reproche qui a longtemps été formulé à l’encontre de Jules Hardouin-Mansart : il n’aurait laissé aucun dessin autographe, contrairement à son grand-oncle, qui en a légué des portefeuilles entiers. Dans son agence, ce sont ses collaborateurs qui dessinent. Et non des moindres, comme celui qui deviendra son beau-frère et son successeur dans ses fonctions royales, Robert de Cotte (1656-1735).
Jacques V Gabriel, qui construira la place Royale de Bordeaux (aujourd’hui place de la Bourse), travailla également dans l’agence. Mais aussi Le Pautre, Oppenordt, Lassurance, Daviler ou encore Boffrand, autant de noms qui ont marqué l’architecture du xviiie siècle. D’où, pour les historiens, un casse-tête incessant en matière d’attribution. « Pour trancher, écrit Jean-Marie Pérouse de Montclos, disons que Mansart n’est pas un homme, mais une entreprise, un label. » De quoi brouiller durablement l’image d’un architecte qui n’a jamais hésité à puiser son inspiration chez ses prédécesseurs, et a lui-même nourri le travail de bien des suiveurs. Une chose est sûre, Louis XIV a su voir en lui l’architecte capable d’imposer l’image d’une certaine architecture à la française.

Dans la lignée du célèbre architecte François Mansart

« Un coup de pub génial. » C’est ainsi qu’Alexandre Gady qualifie la décision de Jules Hardouin de prendre le nom de Mansart, oncle de sa mère, dès 1666. Son père, le peintre Raphaël Hardouin, était mort depuis 1660. De fait, sa famille vivait depuis longtemps déjà chez l’architecte, auteur, entre autres, du château de Maisons, et qui forma le jeune Jules sur ses chantiers.

Une famille d’architectes du roi jusqu’en 1774
Ce dernier a donc 20 ans lorsque François Mansart décède à son tour et lui lègue, en plus de son nom, une partie de ses dessins, dont Jules Hardouin saura faire bon usage. Ainsi du projet de mausolée des Bourbons destiné à la basilique de Saint-Denis, jamais construit, mais réutilisé habilement pour la conception du dôme des Invalides.
À son tour, Jules Hardouin-Mansart, dont le frère, Michel Hardouin, était aussi architecte, va perpétuer cette lignée. Ses deux petits-fils, Mansart de Jouy et Mansart de Sagonne, seront également du métier. Au sein de son agence, Robert de Cotte, son beau-frère, deviendra à sa suite premier architecte du roi. Jacques IV Gabriel, marié à l’une de ses cousines, lui-même architecte, est aussi le père de Jacques V Gabriel.
Chez les Mansart, l’architecture est donc restée longtemps une affaire de famille. Jusqu’en 1774, des membres de la famille, par la branche des Gabriel, porteront encore le titre de premier architecte du roi...

Biographie

1646
Naissance à Paris. Il est le petit-neveu de l’architecte François Mansart.

1673
Entre au service du roi. Dessine les plans de l’hôtel de ville d’Arles.

1675
Construit le château de Clagny pour Madame de Montespan.

1676
Travaille au dôme des Invalides, inauguré en 1706.

1678
Prend la direction des transformations de Versailles. Réalise la galerie des Glaces, le Salon de la Guerre et de la Paix, les Grandes et Petites Écuries, l’Orangerie et, plus tard, le Grand Trianon.

1679
Collabore avec Le Nôtre au château de Marly.

1685
Place des Victoires à Paris.

1686
Premier architecte du roi.

1691
Inspecteur général des Bâtiments de Louis XIV.

1699
Surintendant des bâtiments du roi. Travaux de la place Vendôme.

1708
Meurt à Marly-le-Roi.

Autour de l’exposition

Infos pratiques. « Jules Hardouin Mansart (1646-1708) » jusqu’au 28 juin 2009. Musée Carnavalet, Paris. Ouvert du mardi au dimanche de 10h à 18h. Tarifs”‰: 7, 5 et 3,5 e. www.carnavalet.paris.fr

Près de Carnavalet, François Mansart. À deux pas du musée Carnavalet, l’Hôtel Guénégaud, construit entre 1651 et 1655 pour le secrétaire du roi et maître des comptes, constitue le seul hôtel particulier de François Mansart subsistant dans son intégralité. Bâtiment caractéristique de l’architecture privée du xviie siècle, il est classé Monument historique en 1962 par Malraux après avoir été menacé de destruction. Loué depuis 1964 par la Fondation du musée de la Chasse et de la Nature, sa visite est malheureusement réservée exclusivement aux membres de cette dernière. www.chassenature.org

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°613 du 1 mai 2009, avec le titre suivant : Hardouin-Mansart, ombre et lumière du bâtisseur du roi

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