XVIIIe le jeu de l’amour n’est pas un hasard

Fragonard, tout feu, tout flamme

Grand illustrateur des jeux de l’amour galant, Jean Honoré Fragonard est à l’honneur au Musée du Luxembourg

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 29 septembre 2015 - 714 mots

Fils spirituel de François Boucher, Jean Honoré Fragonard a tourné le dos à la grande peinture d’histoire pour se consacrer aux préoccupations de ses contemporains. Le Musée du Luxembourg convie bergers et bergères, dieux et déesses, et amoureux en tous genres pour faire revivre la vision utopiste qu’avait le peintre de l’amour. Son style enlevé savait alors rendre grâce à ses scènes galantes.

PARIS - C’est l’histoire d’une désillusion. Lorsqu’en 1765 Jean Honoré Fragonard (1732-1806) présente son Grand prêtre Corésus se sacrifie pour sauver Callirhoé à l’Académie royale de peinture, puis au Salon, le peintre s’annonce comme le futur grand artiste que le royaume de France attendait. Peine perdue. S’il maîtrise les codes de la peinture académique, Fragonard n’y trouve pas son compte : il préfère se consacrer à des toiles légères, des décors enlevés et autres tableautins fripons pour des commanditaires fortunés, dont les Hasards heureux de l’escarpolette (1767) sont un exemple célèbre. Symptomatiques de la Régence de Philippe d’Orléans, puis du siècle de Louis XV, les scènes d’amour galant représentent environ un cinquième de sa production et font aujourd’hui l’objet d’une étude approfondie au Musée du Luxembourg.

Pour Guillaume Faroult, commissaire de l’exposition qui ne cache pas une empathie sincère pour l’artiste, Fragonard n’avait pas le caractère propre à se battre, gagner et conserver une place dans les hautes sphères. Raison pour laquelle il s’est très vite retiré des circuits officiels, après avoir exposé deux fois seulement au Salon en 1765 et 1767. Sorti de l’atelier de François Boucher, l’homme met son talent au service de ses contemporains, qui le passionnent bien plus que ses ancêtres – durant ses années d’études à Rome, profondément déstabilisé par les œuvres des grands maîtres, il pouvait négliger musées et églises pour trouver ses sujets à la campagne. Le peintre que présente l’exposition du Musée du Luxembourg est un époux comblé, loin du libertin effréné, voire cynique, qu’ont voulu voir en lui les frères Goncourt, auteurs de la redécouverte du peintre à la fin du XIXe siècle. Sa vision de l’amour est celle, utopiste, de son temps : sincère, joyeux, discret, réciproque et sans conséquences. Et pour « brosser le portrait amoureux de son époque », le témoin se distingue par une grande sensualité, tant celle de la touche picturale que celle des expressions et des corps dépeints, ainsi qu’une propension consommée du double sens.

Peinture virtuose pour polissons

Spécialiste de scènes grivoises, Pierre Antoine Baudouin, avec lequel Fragonard a partagé un atelier, trouve dans cette exposition une place de choix inédite : celle du mentor, dont l’audace d’illustrateur a inspiré et conforté son émule dans son choix de suivre une voie moins officielle et plus lucrative, en réponse à une forte demande. Le vent en poupe, les illustrations de la littérature érotique finissent par gagner en peinture, les murs et boudoirs et autres lieux discrets de frivolité, à l’instar des pendants Diane et Endymion (National Gallery of Art, Washington) et L’Aurore triomphant de la Nuit (Museum of Fine Arts, Boston) – peints vers 1755-1756, ils sont réunis pour la première fois depuis la grande rétrospective internationale du peintre en 1992. S’ouvrant sur des scènes d’amours « bergères » puis mythologiques, le parcours de l’exposition avance à pas feutrés pour illustrer le glissement progressif vers des œuvres ne s’embarrassant plus de prétextes ou de truchements narratifs pour aborder l’acte d’amour en tant que tel. Accentué par sa forme ovale, Le Baiser est à l’apogée de ce style enveloppant célébrant l’essence de l’amour, dans lequel les amants aux joues brûlantes ne forment plus qu’un seul et même corps.

Hasard de l’accrochage (?), le célèbre Verrou fait suite à une série sur l’onanisme et l’émancipation de la femme… Si, comme l’explique Guillaume Faroult, Fragonard laisse là encore planer l’ambiguïté pour que ses œuvres conservent une dimension ludique aux yeux des spectateurs, la toile détonne pourtant du reste de la sélection : elle ne parle plus d’amours, mais de la puissance du désir masculin. L’exception se confirme avec la salle finale et des œuvres de la fin de sa carrière, privilégiant l’amour comme une idée, un symbole. La touche est légère et vaporeuse, l’émotion palpable. Le romantisme est en marche.

Fragonard amoureux

Commissaire : Guillaume Faroult, conservateur en chef au département des Peintures, Musée du Louvre
Scénographie : Jean-Julien Simonot

Fragonard amoureux. Galant et libertin

Jusqu’au 24 janvier 2016, Musée du Luxembourg, 19 rue Vaugirard, 75006 Paris, tél. 01 40 13 62 00, www.museeduluxembourg.fr, tlj 10h-19h, 10h-21h30 les lundis et vendredis, entrée 12 €. Catalogue, éd. Réunion des musées nationaux-Grand Palais, 2015, 288 p., 200 ill., 39 €.

Légende photo
Jean-Honoré Fragonard, Le Baiser, vers 1770, huile sur toile, 52 x 65 cm, collection particulière. © Photo : François Doury.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°442 du 2 octobre 2015, avec le titre suivant : Fragonard, tout feu, tout flamme

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