Mercredi 19 février 2020

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« Pierre Antoine Baudouin (1723-1769) au Cabinet des dessins du Musée des arts décoratifs »

Le Journal des Arts

Le 28 octobre 2015 - 909 mots

Observer dans la diachronie historique les dessins (certaines gravures aussi) de Pierre Antoine Baudouin retient l’intérêt de l’historien et du sociologue.

  Représentations culturelles et sociales, destinées à la mobilité autant qu’à la monstration, elles renseignent sur les pratiques intimes de la sphère privée qui, dans l’enceinte secrète d’un boudoir, savent éveiller les sens de spectateurs, cachés ou non. Par-delà une imagerie grivoise, c’est bien sous le trait de créatures séduisantes autant que séduites, la visibilité graphique d’un libertinage épocal qui, contemporain, attise les désirs et construit, en longue durée dans les imaginaires collectifs, un « âge d’or » de l’érotisme. Le travail créateur de Pierre Antoine Baudouin, à la jointure du fantasme et de l’anthropologie, est non seulement générationnel mais aussi catégoriel quand il crée un style.

La personnalité de Pierre Antoine Baudoin s’inscrit au carrefour de la renommée et du camp des « vaincus de l’histoire ». Disparu presque totalement de l’historiographie, il est cependant « connu », précédé de sa réputation sulfureuse. Les désignations qui lui sont accolées : « dessinateur de peintures libertines » ou « peintre de sujets galants et licencieux » circulent en masse. Par ailleurs, sa proximité d’avec François Boucher –  son maître et beau-père – le font accéder à une certaine visibilité. Cependant, hors un ductus qui ne saurait caractériser ses objets de création (« héritier » de son père graveur, il reproduit un geste et des techniques), ce sont bien les sujets retenus qui l’ont estampillé « peintre coquin ».

De fait, né en 1723 et créant massivement au coude des années 1760, Baudouin est dans son style et surtout dans la convocation de ses « scènes », un produit de la Régence. Son esthétique est à rapprocher des récits libertins et si Les Liaisons dangereuses sont publiées en 1782, loin du raccourci anachronique, elles construisent un lien générationnel. Chez Pierre Antoine Baudouin, il faut noter comme les indicateurs d’un vaste ébranlement sociétal (1715-1765) les représentations dessinées et gravées d’une sensualité, d’un « dévergondage » ou d’une dissipation qui, désormais s’écrivent, se lisent, se graphent. Crébillon fils, Marivaux, Casanova, Sade, chacun dans son genre, sa catégorie, son discours et son moment, célèbrent le désir, la séduction, l’inflammation des sens. Regardant chez Boucher et du côté de Greuze, il invente une féminité archétypale, épanouie dans un décor propice à l’amour. Des chairs dodues, blondes et abandonnées, attendent, « en cheveux », « en chemise » ou corsetées de jupes et jupons, les assauts masculins. Et cette traque sexuelle, en faveur de languissantes bourgeoises (petites, moyennes ou grandes, s’inspirant même des codes aristocratiques), prend pour cadre la « petite maison ».

Baudouin installe ses miniatures dans une contemporanéité immédiate, au cœur d’un vocabulaire formel et ornemental signifiant. Le siècle des Lumières est à cet égard une source d’inspiration sans cesse renouvelée : nouvelles mœurs, nouveaux décors, nouveaux atours. La fantasmagorie des sens débute dans l’évocation même de la ville qui se construit, dans l’imaginaire de celui qui regarde, à l’image d’un Paris idéalisé, littéraire, transformé par le renouveau architectural.

L’illustration galante est prétexte à l’observation précise d’intérieurs, lesquels font se côtoyer deux atmosphères. D’un côté, la rusticité dépouillée des combles, d’une grange de campagne où s’ébattent sur la paille et les couvertures jetées pêle-mêle, la jeune paysanne et le villageois. De l’autre, le confort coquet des intérieurs bourgeois et des petits salons de la noblesse française. La distribution de la grande maison du maître se révèle. On privilégie désormais les alcôves aux allures de niche douillette. Les garnitures se renouvellent, mêlant soieries, riches brocards et broderies. On multiplie, dans les petits salons, sofas, canapés et guéridons où s’amoncellent signes extérieurs de richesse et d’érudition : ouvrages, globes ou instruments de musique. L’appartement privé, où circulent chiens et chats, porte la marque du familier. Accessoires constitutifs du huis clos, pans de velours, rideaux moirés et paravents délimitent enfin l’espace, matérialisant la frontière entre l’acteur et le voyeur, toujours prêt à surgir. Dernier élément prépondérant dans l’attisement des sens, le traitement des corps, offerts, dévoilés, suggérés. En Europe, la Régence a porté un coup aux rigidités cérémonieuses du Grand Siècle, influençant durablement la mode des décennies suivantes. Une nouvelle perception du corps émerge, plus libre, moins tournée vers le paraître. L’imposant panier en coupole prend progressivement une forme oblongue, les robes bourgeoises se raccourcissent. La robe à la française, au corsage ajusté, à la pièce d’estomac garnie par des échelles de rubans, au décolleté dégagé, persiste dans le cadre de l’événement d’apparat ou de cour, quand l’habillement du privé gagne en simplicité ou commodité, influencé par la mode d’outre-Manche.

La permanente sollicitation d’un imaginaire érotique configuré par une licence estampillée XVIIIe siècle inscrit Pierre Antoine Baudouin dans une hypermodernité iconique. Son talent que les moralistes désignent « graveleux » ou « frivole » fait modèle dans une société contemporaine où l’image modélisée, massifiée, sexualisée, s’engage avec force sur une ligne « porn chic ».

L’extension d’une littérature érotique prétextuellement historiciste, une mode qui montre les seins de Madonna dans les défilés de Jean-Paul Gautier, un cinéma qui s’amuse avec la Régence et Bertrand Tavernier dans Que la fête commence, qui glace et poudre Laclos sous la caméra de Stephen Frears (Les liaisons dangereuses), peint des parties fines à New York grâce au génie voyeuriste de Stanley Kubrick (Eyes Wide Shut), l’ensemble, en ordre ou désordre, impose une imagerie érotique protéiforme postmoderne participant de l’« exception culturelle à la française ».

Agnès Callu & Pauline Juppin
 
Les auteurs

Agnès Callu, conservatrice du patrimoine au Musée des arts décoratifs et chargée du cabinet des arts graphiques et Pauline Juppin, documentaliste au Musée des arts décoratifs

Légende Photo :
Pierre Antoine Baudouin, La Lecture, vers 1765, gouache, collection Les Arts Décoratifs, Paris. © Photo : Jean Tholance.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°444 du 30 octobre 2015, avec le titre suivant : « Pierre Antoine Baudouin (1723-1769) au Cabinet des dessins du Musée des arts décoratifs »

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