Lundi 10 décembre 2018

Festival

En Chine, la photographie ose

Par Christine Coste · Le Journal des Arts

Le 2 janvier 2013 - 888 mots

La septième édition du festival photo de Lianzhou a exploré le thème du récit en photographie mêlant voies chinoises et internationales. Une édition réussie qui sort des clichés chinois habituels.

LIANZHOU - Du 23 novembre au 18 décembre, des histoires se sont racontées à Lianzhou (Chine), ville sans attraits de 500 000 habitants au nord-ouest de Canton, mais non moins cadre du meilleur festival photo en Chine. Des histoires de meurtres, de secrets de famille, de jeunes filles mélancoliques de l’armée chinoise, de fleurs incandescentes, d’expansions urbaines, de solitudes et de fantômes ; récits elliptiques, introspectifs, facétieux, décalés ou anthropologiques de photographes chinois et internationaux qui ne laissent pas indifférents tant par leurs propos que par leurs formes. Surtout dans un pays où les points de vue singuliers ou critiques furent longtemps réduits au silence et à l’anéantissement le plus absolu. À plus d’un titre, cette septième édition de Lianzhou Photo placée sous le thème « Récits et formes de récit » a répandu un parfum d’audaces et d’introspection, inédit en Chine.

Il est vrai qu’en choisissant pour ligne éditoriale la narration en photographie, François Cheval – directeur du musée Nicéphore Niépce à Chalon-sur-Saône – a engagé ce rendez-vous annuel à rompre avec ce qui est communément montré dans ce pays, mais aussi avec ce qui est habituellement retenu de la photographie chinoise par les commissaires occidentaux. « Je ne voulais ni de la photographie documentaire, beaucoup montrée dans les éditions précédentes, ni de ces versions Nan Goldin fleurissantes et produites par toute une génération de jeunes photographes », souligne François Cheval invité par Duan Yuting, la créatrice du festival, qui a composé avec lui la programmation. De même, a-t-il voulu rompre avec cette habitude de distinguer artistes officiels, artistes invités et artistes étrangers en les mélangeant au contraire dans les trois anciens bâtiments industriels disséminés dans la ville et lieux d’accueil du festival.

Brassage culturel
Étaient aussi mêlés ainsi à la Granary, à la Candy Factory et la Shoe Factory, les commissariats assurés par Diane Smith, Jean-Michel Sanchez pour la partie internationale et Yang Fudong, Zhuang Hui, Han Lei et Yan Ming pour la partie chinoise. Tout aussi voulue dans la sélection occidentale, la présence marquée et remarquée de femmes photographes : Elina Brotherus, Kathryn Cook, Tereza Zelenkova, Julie Cockburn, Natasha Caruana, Olivia Arthur et Clare Strand tranchant avec la sélection chinoise comptant plus de 80 % d’hommes. « La préparation de cette édition a été plus difficile que celle des années précédentes, car le thème choisi est plus profond, plus conceptuel. Si les artistes internationaux sont nombreux à avoir développé des formes de récits, en Chine il est plus compliqué d’en trouver ; la plupart des photographes chinois étant conformistes », reconnaît de son côté Duan Yuting. À moins que l’histoire de leur pays ne les ait aussi contraints à ravaler des propos et des visions plus subjectives. Car l’intérêt de cette édition est justement de mettre en regard, de décloisonner les travaux d’auteurs occidentaux comme Mac Adams, Jean le Gac, Joan Fontcuberta, JH Engström, Jean-Louis Garnell ou Raphaël Dallaporta, avec ceux d’auteurs chinois aux formes narratives variant de l’un à l’autre. Tel Li Yu Ning, ancien officier de l’armée et révélation de ce festival primé d’ailleurs du prix New Photography Artist avec Servet Kociygit pour son récit délicat et intime sur de jeunes femmes incorporant l’armée et aux regards embués de mélancolie.

Les récits allusifs interrogeant les mutations de la société chinoise sont multiples et variés. Entre l’homme nu d’A Dou se confondant à des paysages désertiques et Ni Weihua photographiant à Shanghaï des passants devant des panneaux publicitaires vantant résidences ou vacances de luxe, ou encore Meng Jin et ses plafonniers de musées, de salles de concert, d’hôpitaux ou d’habitations réduits à leurs structures lumineuses abstraites, la narration emprunte des formes diverses qui, chez Feng Li (prix du jury dans la catégorie New photography avec François Burgun) riment avec l’absurde par des mises en scène de situations banales. Bien plus percutantes d’ailleurs que celles de l’artiste Chen Xiaoyun récompensé du New photography Award.

La censure toujours là
Ailleurs, Tian Ye explore les ruines de Bianlang et Dong Wensheng incarne dans une série de portraits sur fond noir les éléments spirituels de la littérature traditionnelle chinoise ; tandis que Huang Qing Jun, tel un anthropologue à travers différentes régions et divers peuples de son pays, enregistre les contenus de leurs maisons et que Yu Haibo s’immisce dans l’intimité du village de Dafen rassemblant des peintres copistes de grands maîtres de l’histoire de l’art. Autant de récits et de formes de récits qui, aux yeux des visiteurs du festival Lianzhou – essentiellement les professionnels chinois de la photographie – laissent entendre d’autres voix que celles communément véhiculées sur la deuxième puissance économique mondiale. Toutefois celles-ci demeurent encore placées sous surveillance. Juste avant l’inauguration officielle, des photographies de Li Yu Ning, jugées trop tendancieuses, ont été remplacées par d’autres et les femmes voilées de noir d’Olivia Arthur ôtées des murs.

Lianzhou Foto 2012

« narratives and narratives forms », www.lianzhoufoto.com ; entrée gratuite.

Catalogue « Narratives and narratives forms, Lianzhou Foto 2012 », 260 Yuans (32 €), disponible en écrivant ctsp-sz@126.com

Directeur : Duan Yuting

Consultant général du festival : Li Xianting,

Commissaire général : François Cheval/Duan Yuting

Nombre d’artistes internationaux invités : 22

Nombre de photographes chinois : 42

Légende photo

Li Yuning, Beacon life of hope. © Li Yuning.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°382 du 4 janvier 2013, avec le titre suivant : En Chine, la photographie ose

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