L’émergence de la création contemporaine chinoise

Ces artistes apparaissent de plus en plus sur la scène internationale et même si leur présence sur le marché reste marginale

Par Armelle Malvoisin · Le Journal des Arts

Le 27 juin 2003 - 1254 mots

Les artistes chinois font depuis quelques années une percée dans le monde international de l’art. Déjà très présents sur le plan institutionnel et dans les grandes manifestations internationales, ils touchent de plus en plus de marchands et de collectionneurs. En revanche, il semble trop tôt pour parler du second marché, car ils apparaissent encore rarement en ventes aux enchères publiques.

PARIS - Les artistes contemporains chinois sont de plus en plus présents sur la scène internationale depuis une dizaine d’années. Sévèrement encadrés dans des Académies chinoises jusqu’en 1976, année de la mort de Mao Tsê-tung, qui avait déclaré que l’art était au service du peuple et de la Révolution, ils ont retrouvé peu à peu une relative liberté d’expression dans les années 1980. Les événements de Tien Anmen en 1989 marquent une nouvelle étape. Jusqu’à la fin des années 1990 cependant, le pouvoir en place en Chine a mis des bâtons dans les roues des artistes, et des expositions ont été censurées ou annulées. “Les autorités chinoises sont aujourd’hui beaucoup plus tolérantes et libérales avec les artistes”, note Jean-Marc Decrop, collectionneur de la première heure de l’art contemporain chinois, et propriétaire des galeries Loft, à Paris depuis 1989, et à Hong-Kong depuis 1992.

Il est le premier expert spécialisé en art contemporain chinois. L’internationalisation de l’avant-garde chinoise date des années 1990. 1993 reste une date clé : cette année-là, treize artistes chinois sont exposés à la Biennale de Venise, haut lieu de la consécration internationale. L’édition de 1995 en présente trois et, en 1999, la Chine triomphe à Venise puisque 20 % des artistes présentés sont chinois. L’un d’eux, Cai Guo-Qiang, remporte même le Prix de la Biennale, ce qui va le propulser en tête de liste des favoris de cette nationalité. À cette époque, des galeries commencent également à exposer ces artistes en Europe, à l’exemple des galeries Malborough à Londres et Bishofberger à Zurich. À Paris, la Galerie de France présente depuis 1996 Zhang Xiaogang, Fang Lijun, Chen Wenbo et Yue Minjun. Au cours de voyages en Chine en 2002, la galeriste parisienne Anne Lettrée a découvert Ma Liuming, Chen Wenbo, Chen Lingyang et Luoxu. De l’autre côté de l’Atlantique, cinq importantes galeries new-yorkaises défendent l’avant-garde chinoise. Bref, le marché international se développe. “J’incite les collectionneurs à acheter maintenant. Je pense que l’art chinois va dépasser l’art américain”, déclare Anne Lettrée. “Le marché commerce à chauffer”, confirme Helen Szaday Mori, en charge du développement des ventes de tableaux asiatiques du XXe siècle chez Sotheby’s. La maison de ventes prépare une vacation d’art moderne et contemporain regroupant des artistes chinois, coréens et japonais, à Londres, en mars 2004.

Succès pour les artistes chinois résidant en Occident
Christie’s est précurseur en la matière. En 1991, la maison a tenu la première vente de peintures contemporaines chinoises à Hong-Kong, avant d’organiser régulièrement, quelques années plus tard, dans sa salle de Taipei, des vacations d’art chinois du XXe siècle. En avril 2002, les ventes de Taipei, où l’art contemporain apparaissait à dose homéopathique (une dizaine d’œuvres par vente), ont été déplacées à Hong-Kong et intégrées dans le cycle des vacations asiatiques, dans un souci de concentration des structures et des marchés. L’effacement des ventes taiwanaises explique peut-être la chute du volume des transactions (voir graphique ci-contre). En Asie, les collectionneurs d’art contemporain chinois sont principalement taiwanais, mais le marché semble démarrer un peu partout en Chine. “Les Chinois sont cultivés mais terriblement spéculateurs, précise Jean-Marc Decrop. Comme ils ont été à l’origine de la montée de la cote de Zao Wou-ki depuis dix ans, ils tirent les prix vers le haut pour quelques avant-gardistes comme Cai Guo-Qiang.” S’ils contribuent à la hausse de la cote des artistes, il appartient au marché de l’art occidental de donner le ton. Pour l’instant, en Asie, il n’y a pas de système de reconnaissance de marché. Les artistes chinois font leur preuve en Europe et aux États-Unis avant de connaître le succès chez eux. Quelques noms de Chinois émergent dans les ventes d’art contemporain à New York ou à Londres mais, “on est dans les prémices, signale Christophe Durand-Ruel, spécialiste en art contemporain chez Christie’s France. En second marché, nous ne disposons pas de beaucoup de chose à l’heure actuelle. Les pièces passant en ventes publiques viennent de privés européens, mais les collectionneurs sont dans une phase d’achat, pas de vente.” Beaucoup d’artistes n’ont d’ailleurs pas encore vu leur œuvre en vente publique comme, parmi les spécialistes du multimédia et de l’Internet, Qiu Zhijie, Zhou Xiaohu, Wang Bo, Xu Tan ou Feng Mengbo (présent à la Documenta de Cassel en 1997 et 2002). Pour l’expert, “il faut laisser le temps aux acheteurs de connaître ces artistes aux carrières météorites dans des marchés aussi forts qu’aux États-Unis”.

Les collectionneurs convaincus par l’art chinois contribuent à en faire la promotion, à l’exemple du Belge Guy Ullens, résident suisse dont la collection commencée il y a plus de dix ans a été présentée en octobre 2002 à l’Espace Cardin à Paris (exposition “Paris-Pékin”), et d’Uli Sigg, ancien ambassadeur de Suisse à Pékin, qui possède près de trois mille tableaux. Une pièce de la série des explosions de Cai Guo-Qiang, artiste installé depuis quelques années à New York, s’est vendue au prix record de 229 500 dollars à New York le 14 mai 2002 chez Christie’s. Derrière lui, Yue Minjun “atteint aujourd’hui près de 40 000 euros”, note Christophe Durand-Ruel. Mais la liste des artistes phares sera certainement à revoir d’ici quelques années, même si des talents semblent d’ores et déjà confirmés. “ Il faut bien souligner que les artistes chinois qui accèdent à une certaine visibilité internationale – et qui sont toujours beaucoup moins nombreux que leurs homologues des principaux pays occidentaux dans les grandes manifestations – résident le plus souvent en Occident”, observe le sociologue Alain Quemin, qui relativise cette percée chinoise.

Satire de Mao
Les artistes chinois travaillent dans plusieurs directions. Dans une première phase, la peinture, assez forte en couleurs et dans une veine réaliste, a dominé, l’art abstrait étant quasi inexistant. “Beaucoup d’entre eux avaient des préoccupations d’identité. Aussi le portrait est-il au cœur de la création, par exemple pour Liu Xiaodong, qui réalise une peinture héritée d’un réalisme socialiste, un peu à la Lucian Freud”, remarque Jean-Marc Decrop. “Les images relatant la période de la révolution chinoise sont très présentes comme celles de Mao, un thème récurent”, commente Christophe Durand-Ruel en se référant aux œuvres passées en ventes publiques.

La Révolution culturelle a été la matrice dont sont issues les premières manifestations de l’art contemporain chinois à la fin des années 1980, parmi lesquelles le “Political Pop Art” chinois. Une satire mordante de l’idéologie de Mao se retrouve dans le travail d’un certain nombre d’artistes, à l’exemple de Zhang Hongtu ou de Wang Guangyi, le peintre leader du mouvement. Une autre catégorie d’artistes se rattache à la tradition de la calligraphie, à l’instar de Cai Guo-Qiang, Xu Bing, Qiu Zhijie et Gu Wenda. Actuellement, de nombreux artistes chinois maîtrisent avec succès le médium photographique tels Wang Qingsong, Hai Bo ou Zhuang Hui, mais aussi la vidéo avec Zhang Peili, Song Dong, Yang Fudong, Wang Jianwei, et les nouvelles technologies informatiques. L’exposition d’artistes contemporains chinois à Beaubourg, qui accompagne l’Année de la Chine en France, est le reflet de toute cette diversité de nouveaux talents et constitue une étape supplémentaire dans le processus de reconnaissance de l’avant-garde chinoise en Europe.

A voir

ALORS, LA CHINE ?, jusqu’au 13 octobre, Centre Pompidou, gal. Sud, niv. 1, Paris, tél. 01 44 78 12 33.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°174 du 27 juin 2003, avec le titre suivant : L’émergence de la création contemporaine chinoise

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