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Pierre Lungheretti : « La bande dessinée est à un tournant »

Par Éléonore Thery · Le Journal des Arts

Le 31 janvier 2017 - 1268 mots

Le directeur général de la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême Pierre Lungheretti présente ses projets.

Après avoir été conseiller au cabinet de Frédéric Mitterrand, Pierre Lungheretti (49 ans) rejoint la Direction générale de la création artistique au ministère de la Culture, puis dirige la direction régionale des Affaires culturelles (Drac) Poitou-Charentes. Depuis janvier 2016, il dirige la Cité internationale de la bande dessinée (BD) et de l’image d’Angoulême.

Quel projet scientifique et culturel avez-vous proposé à votre arrivée à la Cité de la BD ?
J’ai voulu un projet scientifique et culturel placé sous le signe du pluralisme et du décloisonnement. L’idée est de porter des regards croisés sur la bande dessinée, valorisant sa place dans la société contemporaine et dans l’histoire des arts, grâce à l’éclairage des arts plastiques, de la musique, du cinéma, de la littérature… La BD occupe une place singulière dans le paysage culturel, elle imprègne toute la société et inspire d’autres arts. Sur le plan muséal, je souhaite donner plus de visibilité à nos expositions, autour de trois axes : expositions patrimoniales (Will Eisner cette saison), découverte d’auteurs émergents ou de productions étrangères (la nouvelle BD arabe en 2018), ou encore transversales, en coproduction avec des institutions non spécialisées dans la BD. Par exemple, nous travaillons avec la Cinémathèque française pour une exposition « Goscinny et le cinéma ». Au sein de ce projet scientifique et culturel, je souhaite donner une place forte aux auteurs ; nous inaugurons ainsi en mars la New Factory, un lieu vivant, de création et d’expérimentation avec le public, un creuset pour les auteurs et les entreprises de l’image.

Quels sont les autres axes du projet d’établissement de la Cité ?
Une importante politique de développement des publics et de rayonnement est mise en œuvre. En lien avec l’Éducation nationale, nous conduisons des expérimentations innovantes, avec l’idée de les généraliser par la suite. Nous menons aussi des opérations pour les publics éloignés de la culture avec des acteurs du champ social. Pour accroître le rayonnement de la Cité, nous signons des partenariats avec plusieurs pays, instituant des résidences croisées d’auteurs, des coopérations scientifiques et des projets d’expositions. Nous avons également signé une convention avec l’Institut français pour faire de la Cité un centre ressource et mettre en place des coproductions sur différents outils. La Cité souhaite s’affirmer comme un lieu ressource pour la filière BD, en accompagnant les auteurs, en suscitant des études, en fédérant des chercheurs, et en stimulant le débat autour d’enjeux professionnels. Enfin, je souhaite moderniser la gestion de l’établissement notamment en travaillant sur les ressources propres ou le mécénat.

Comment entendez-vous collaborer avec le festival d’Angoulême, avec qui les relations étaient inexistantes ces dernières années ?
C’est un sujet capital, nos deux institutions sont complémentaires. Depuis deux ans, nous coproduisons une grande exposition patrimoniale au moment du festival. Nous travaillons également sur la formation des auteurs : nous proposons cette année des sessions liées à des questions d’ordre administratif et social, ou sur la médiation. Enfin, nous lançons conjointement des opérations de débat : les États généraux de la bande dessinée présentent pendant le festival une étude qualitative réalisée sur la situation des auteurs (1).

Vous avez organisé à l’automne dernier les premières rencontres nationales de la bande dessinée intitulées « La BD au tournant », en quoi estimez-vous qu’elle vit un moment-clé?
Ces rencontres, qui seront organisées chaque année, ont été voulues comme un acte fort avec une vocation politique, celle de sensibiliser les pouvoirs publics et les acteurs de la filière. Oui la BD est à un tournant. Aujourd’hui, beaucoup d’indicateurs sont au vert, mais quelques-uns restent au rouge. L’avenir peut être radieux, ou s’assombrir si certaines actions ne sont pas entreprises. Sur la question des auteurs, il y a urgence à agir, car leur précarisation croissante risque d’entamer le dynamisme de la production française. Second sujet majeur, il faut « créer » de nouveaux lecteurs.

Où en est-on de la reconnaissance de la BD comme objet artistique ?
Nous avons franchi des étapes importantes ces dernières années. L’ouverture d’un Musée de la BD au sein de la Cité, le seul en France, y a participé. La BD a cette dimension d’art populaire que peu d’autres formes artistiques parviennent à atteindre, tout en étant un art d’expérimentations pointues. Il faut valoriser l’expression de ce langage et en faire percevoir la singularité, c’est ce que nous essayons de faire dans nos expositions et au musée. Notre préoccupation est de faire percevoir au public que la BD est un art à part entière, avec son histoire, ses maîtres, ses inclassables, ses sous-genres, sa capacité à décrypter le monde avec ses propres codes et des styles qui se diversifient et qui osent.

Le fait que la BD ait gagné les galeries et les maisons de ventes profite-t-il au secteur ? N’a-t-il pas pour effet de placer la BD sous la bannière des arts visuels en lui déniant un langage propre ?
Symboliquement, c’est important. Cela s’inscrit dans le phénomène d’« artification » de la BD dont parlent les sociologues. Cette validation par ces instances de l’art offre une nouvelle porte d’entrée vers la BD. Ceux qui avaient un regard condescendant sur la BD peuvent ainsi découvrir ses qualités et la démarche artistique de ses auteurs. Cela permet aussi de montrer ce que la BD a apporté aux arts graphiques dans leur ensemble, et notamment de faire vivre le dessin figuratif à une période où l’abstraction prédominait. Ces bénéfices dépassent l’effet collatéral dont vous parlez.

Le secteur de la BD n’a-t-il pas souffert de ses divisions internes (entre auteurs et éditeurs, BD « commerciale » et « créative »…) ?
L’organisation du secteur est arrivée de manière plus tardive que pour d’autres domaines artistique et culturel. Ces difficultés sont liées à l’arrivée à maturité du secteur, à sa croissance et à la crise économique. Mais on retrouve ces dissensions dans d’autres industries culturelles.

La mise en place d’un Conseil national des professions des arts visuels, sur le modèle de celui du spectacle, est annoncée : qu’en pensez-vous ?
C’est une très bonne idée, le Conseil national des professions du spectacle a permis de créer les conditions d’une réflexion collective entre les instances représentatives du secteur et les pouvoirs publics, le ministère et les collectivités territoriales. Un conseil du même type pour les arts visuels permettrait d’identifier et hiérarchiser un certain nombre d’actions prioritaires, notamment celle de la situation économique des artistes.

En regardant la décentralisation à l’œuvre, pensez-vous que les agglomérations soient plus légitimes que les villes pour financer la culture ?
L’intercommunalité permet la prise en compte de la diversité des territoires, de l’ultra-urbain aux zones rurales. La territorialisation à l’échelle intercommunale est un enjeu important en termes de construction et d’évolution des politiques culturelles. Des types et modalités d’actions apparaissent, concernant les publics par exemple, cela permet d’intégrer des populations non prises en compte jusque-là. Mais in fine tout dépend de la force et de la pertinence du projet politique mis en œuvre.

Quels seront les enjeux liés à la culture pour les présidentielles ?
J’estime qu’il y a deux sujets majeurs : la question d’un partage plus équitable de la culture et des arts au sein de la population et la question du rayonnement de la culture française à l’étranger. Une culture mieux partagée peut et doit contribuer à une meilleure cohésion sociale. Les politiques culturelles françaises ont beaucoup travaillé sur l’offre, peut-être pas assez sur la formation d’une demande sociale de culture, les crédits du ministère et plus globalement des collectivités publiques devraient être redéployés en ce sens.

Note

(1) L’entretien a eu lieu avant le festival d’Angoulême.

En savoir plus
Consulter la fiche biographique de Pierre Lungheretti

Légende Photo :
Pierre Lungheretti © Photo Pierre Amat

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°472 du 3 février 2017, avec le titre suivant : Pierre Lungheretti : « La bande dessinée est à un tournant »

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