Bande dessinée

ENQUÊTE

Le marché du manga peine à décoller

Par Anne-Cécile Sanchez · Le Journal des Arts

Le 21 juin 2018 - 1176 mots

PARIS

Alors que la bande dessinée franco-belge bat des records, les planches originales de manga restent absentes des salles de ventes, en dépit de l’engouement pour le genre. Plusieurs facteurs l’expliquent.

Osamo Tezuka, <em>Astro Boy</em>, 1956-1957.
Osamo Tezuka, Astro Boy, 1956-1957.
© Artcurial

Paris. Le 5 mai Artcurial mettait aux enchères une planche d’Astro Boy attribuée au maître de la bande dessinée japonaise Osamu Tezuka – estimée entre 40 000 et 60 000 euros. Très médiatisée par la maison parisienne, cette « première mondiale » s’est conclue par un prix record de 269 400 euros (frais inclus). « C’était une opportunité unique. On n’a jamais vu de planche d’Astro Boy passer sous le marteau, il n’y a pas de précédent ! », assurait Éric Leroy, expert du département bandes dessinées de la maison. Le « dieu du manga », disparu en 1989, a ainsi rejoint le club très sélect des auteurs de bande dessinée les plus chers au monde : Hergé, Franquin, Morris, Uderzo…

Faut-il s’étonner de cette performance ? Pas si l’on considère qu’Osamu Tezuka est un artiste internationalement reconnu, qu’il est comparé au père de Tintin pour son apport au 9e art, mais également à Walt Disney puisqu’il a fait passer le manga à l’ère du dessin animé. À l’aune de sa notoriété, mondiale, cette enchère semble donc logique. L’intérêt suscité par cette planche aussi rare qu’emblématique acquise, selon Artcurial, après une âpre compétition, « par un collectionneur privé européen », témoigne d’une appétence pour la bande dessinée asiatique côté occidental. Et « atteste que Paris n’est pas seulement un lieu de vente pour la bande dessinée franco-belge », résume Éric Leroy. Mais peut-on en déduire que le marché du manga va emprunter le même chemin que celui de la BD franco-belge, balisé par des montants spectaculaires, ainsi 2,6 millions d’euros en 2014 pour des pages de garde des « Aventures de Tintin » ? Ou bien cette « occasion unique » est-elle appelée à le rester ?

Risques de contrefaçons

Cette vente est en effet l’exception qui confirme la règle : les planches des mangakas, les auteurs japonais, ne sont pas à vendre. « Celles qui le sont, de facto sont de provenance douteuse. Il s’agit la plupart du temps d’originaux que les éditeurs n’ont pas rendus à leurs auteurs, ou d’exemplaires volés », explique Stéphane Beaujean, directeur artistique du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, connu pour son expertise de la BD nippone et à ce titre régulièrement consulté. Aussi prolifique que génial, Osamu Tezuka aurait produit au cours de sa carrière quelque 170 000 planches, dont les droits sont aujourd’hui détenus par une fondation privée. Or celle-ci n’a non seulement pas vocation à les commercialiser, mais elle se refuse quasi systématiquement à authentifier les éditions en circulation.

Encre de Chine et aquarelle sur papier, la planche vendue début mai par Artcurial aurait ainsi été proposée également à Christie’s, qui a décliné, faute de parvenir à obtenir des garanties sur son authenticité. « Nous avons préféré rester prudents », glisse un des spécialistes de la maison. Le risque, à la suite d’une enchère qui va à coup sûr aiguiser les appétits des spéculateurs : voir apparaître des faux sur un marché qui en compte déjà beaucoup. « Il y a de nombreuses contrefaçons », constate Paul Gravett, critique britannique de bande dessinée et auteur de l’ouvrage de référence Mangasia– aujourd’hui décliné en exposition. « On voit même des copies d’originaux imprimées à l’envers, de gauche à droite ! »

Cette frénésie autour du manga est d’autant plus étonnante que le marché, à peu près inexistant dans l’Archipel, n’y donne lieu à aucune surenchère. « Le score établi chez Artcurial est le signe qu’il n’existe pas de passerelle entre l’Asie et l’Europe, avance Stéphane Beaujean. Au Japon, vous voyez passer des planches d’Astro Boy dans certains magasins, ou sur des sites de vente aux enchères, pour des prix variant entre 25 000 et 30 000 euros, et plus pour des illustrations couleurs. Celle-ci, conçue a priori durant l’été 1962 – et non en 1956-1957 comme l’annonce Artcurial –, quelques mois avant la diffusion de la série télévisée et donc de l’abandon d’une plus grande partie du dessin aux assistants, se vendrait peut-être 40 000 euros…, mais j’en doute, l’âge d’or de la série étant identifé beaucoup plus tôt, autour de 1954-1957. »

Des cotes disparates entre l’Asie et l’Occident, une marchandise verrouillée par les fondations et les éditeurs, très peu d’experts compétents…, les conditions sont loin d’être réunies pour que le marché du fonds patrimonial prospère. Quant aux auteurs vivants, ils ne vendent pas. « L’un d’eux m’a dit ne pas comprendre que l’on puisse vouloir mettre une de ses planches sur un mur, il en aurait presque eu honte », témoigne Stéphane Duval, fondateur des éditions Le Lézard noir à Poitiers. Certains, tel Yuichi Yokoyama, exposent en galerie, mais ils y montrent une production artistique spécifique. Outre le frein culturel, le système fiscal japonais est de surcroît très dissuasif ; si une œuvre est estimée à la valeur du marché, l’auteur ou ses héritiers sont susceptibles d’être imposés sur cette base… multipliée par les milliers de planches du stock. Bref, « le marché de la collection n’a pas pris au Japon », selon Paul Gravett. Celui-ci observe qu’en Europe ce sont surtout les auteurs ayant connu le succès dans les années 1960, 1970 qui intéressent les collectionneurs, principalement férus de gekiga– un style de manga sérieux à destination du public adulte.

Les collections européennes importantes demeurent peu nombreuses. Il suffit de consulter la liste des prêteurs privés dans les expositions : Michel-Édouard Leclerc y figure souvent seul. « Pour l’exposition “Mangasia”, nous avons prêté, entre autres, une couverture en couleurs d’Astro Boy, ainsi qu’une planche de Tezuka mais aussi de Hideshi Hino, de Hiroshi Hirata, de Tadao Tsuge, deux planches du chef-d’œuvre Paleopli d’Usamaru Furuya…, détaille Lucas Hureau, directeur des éditions MEL Publisher, chargé de la collection. Nous avons aussi des planches (Tezuka, Mizuki, Maruo, Ichiba) présentes dans l’exposition “Enfers et fantômes d’Asie”, [jusqu’au 15 juillet] au Musée du quai Branly. »

Cependant la culture manga, que l’on peut faire remonter aux estampes d’Hokusai, de plus en plus largement diffusée, continue de faire des émules. Chaque année, plus de 1 500 titres sont traduits du japonais vers la langue de Molière, le manga représentant environ 40 % des publications de BD sur le marché français. Et tandis qu’Osamu Tezuka a bénéficié de sa première retrospective hexagonale, dans le cadre de l’édition 2018 du Festival d’Angoulême, « Mangasia », exposition itinérante et savante sur le 9e art asiatique produite par le Barbican Centre (Londres), fera cet été escale au Lieu unique (Nantes).

Sous l’effet de la mondialisation, il suffirait de peu pour que les lignes bougent et que le marché décolle, y compris au Japon, analyse pour sa part Didier Pasamonik, directeur de la rédaction du site d’information ActuaBD et commissaire d’exposition. « Les éditeurs japonais de mangas comme Shueisha ou Kodansha sont de véritables géants économiques. Ils font partie des keiretsu, ces puissants conglomérats assis autour de la table lors des négociations avec le gouvernement. Or ils regardent avec un intérêt croissant ce qui se passe sur nos marchés avec la bande dessinée. S’ils décidaient de monétiser leur stock, toutes les préventions actuelles pourraient facilement être levées. »

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°503 du 8 juin 2018, avec le titre suivant : Le marché du manga peine à décoller

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