Bande dessinée

La nouvelle scène de la BD arabe

Par Olympe Lemut · Le Journal des Arts

Le 15 février 2018 - 849 mots

ANGOULÊME

À Angoulême, 50 auteurs venus du monde arabe démontrent la vitalité d’une scène underground qui renouvelle le genre.

Une planche de l’Egyptienne Deena Mohamed.
Une planche de l’Egyptienne Deena Mohamed.
Photo Deena Mohamed

Ce n’est pas la première exposition que la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image (CIBDI) consacre à ce sujet, car en 1984 déjà la BD arabe y était mise à l’honneur. Cette fois la CIBDI a réalisé l’exposition en coproduction avec l’Institut français et la Sawwaf Arab Comics Initiative (Université américaine de Beyrouth), avec l’aide d’un comité d’experts : parmi eux, Lina Ghaibeh, directrice de la Sawwaf Initiative et co-commissaire de l’exposition, ainsi que le pionnier de la BD arabe Georges Khoury (Liban). Le comité a volontairement choisi des bandes dessinées et non des dessins de presse. L’exposition contient peu de planches originales pour des raisons de logistique : la scénographie un peu maladroite rassemble les auteurs par pays au milieu de panneaux qui figurent un dédale de ruelles « arabes ».

Cette exposition reste cependant passionnante car elle présente une génération née dans les années 1980, venue du Maroc comme de l’Irak et qui écrit beaucoup en arabe : ce choix conditionne la diffusion des productions. Choisir l’arabe littéral (langue des médias) ou le dialecte local relève d’une stratégie assumée, comme le note Lina Ghaibeh : « L’usage des dialectes est apparu [dans la BD] juste avant les “printemps arabes”, c’était une volonté de s’ancrer dans le contexte local. Et les Marocains par exemple ne se soucient pas d’être compris dans les autres pays. » Une attitude illustrée aussi par les noms de certains collectifs d’auteurs, noms issus de la culture populaire égyptienne (TokTok) ou marocaine (Skefkef). Le goût pour l’environnement local transparaît d’ailleurs dans de nombreux détails des dessins, comme les vêtements ou les éléments urbains (Shennawy).

Autre exemple, celui de la revue libanaise Samandal, publiée en arabe, français et anglais, un reflet de la situation linguistique du Liban : ce choix éditorial oblige les lecteurs à une gymnastique visuelle, puisque l’arabe se lit de droite à gauche. L’articulation entre le local et le global se fait donc différemment selon les pays.

En l’absence de véritable filière de distribution, les auteurs de bande dessinée s’organisent entre eux et « évitent les contacts avec les autorités et les structures officielles », rapporte Jean-Pierre Mercier, conseiller scientifique de la CIBDI et co-commissaire de l’exposition. Fanzines et revues artisanales se multiplient depuis une dizaine d’années, ainsi que les publications sur Internet : pour le collectif algérien 12tours c’est un choix, pour les Syriens de Comic4 Syria c’est une nécessité au vu de la situation politique locale. Ces derniers ont d’ailleurs choisi de rester anonymes pour des raisons de sécurité, tandis que d’autres ont dû fuir le pays comme Hamid Sulaiman en 2011 après la publication de Freedom Hospital (éditions Çà et là en 2016).

La guerre, les relations homme-femme
Quel rôle ont donc joué les « printemps arabes » pour les auteurs de BD ? Selon Lina Ghaibeh, il ne faudrait pas y voir la cause unique de la vitalité actuelle de la bande dessinée arabe : « Dès 2007 et 2008 les auteurs s’étaient organisés en réseaux, ils se voyaient dans les festivals et organisaient ensemble des workshops à Tunis ou au Caire. Des revues comme Samandal ou TokTok existaient déjà donc quand les “printemps arabes” sont arrivés ; tout était prêt. » Ces auteurs ont naturellement participé aux manifestations et aux révolutions dans la rue, malgré les risques et la censure. Georges Khoury craint que cette dernière ne soit en train de revenir partout après une période d’accalmie : « Quand il y a une guerre ou une crise, la BD progresse parce que la censure est affaiblie. C’était le cas au Liban pendant la guerre, et en Égypte en 2011. Aujourd’hui en Égypte la BD régresse, c’est évident. » D’où l’omniprésence de la politique et de la guerre dans les œuvres exposées, à travers les manifestations (Mohamad Tawfik), les récits d’exils (Migo) ou les conséquences sociales des régimes autoritaires, parfois décrites avec humour (Mohamad Salah).

Les commissaires insistent sur une autre caractéristique de cette BD, qui serait « le rapport nouveau à l’intimité et à la sexualité, notamment grâce aux auteurs femmes ». S’il est vrai que parmi la dizaine de femmes exposées beaucoup abordent des thèmes comme le harcèlement ou le statut des femmes dans la société arabe (Deena Mohamad, Rym Mokhtari), il ne faut pas négliger les auteurs masculins qui évoquent aussi les relations hommes-femmes : ils utilisent une forme onirique d’érotisme qui dépeint la proximité physique des amants (Migo).

Peut-on pour autant dégager des tendances communes à cette génération ? Du point de vue graphique, même si les choses changent, on relève de manière générale, selon Georges Khoury, « l’usage de la ligne pure, l’absence de perspective et de figuration réaliste, sous l’influence de la culture visuelle islamique ». L’emploi du noir et blanc et des contrastes pourrait également se rattacher à la calligraphie islamique, comme dans les travaux d’Issam Smiri. Et Georges Khoury de conclure : « Cette génération est plus globalisée, elle a lu les BD américaines et les mangas japonais, d’où l’usage récent de couleurs vives. Elle cherche une identité arabe moderne, c’est une phase de transition. »

informations

« Nouvelle génération : la bande dessinée arabe aujourd’hui »,
jusqu’au 4 novembre, CIBDI, Musée de la bande dessinée, quai de la Charente, 16000 Angoulême.

Thématiques

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°495 du 16 février 2018, avec le titre suivant : La nouvelle scène de la BD arabe

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