Dimanche 23 février 2020

Bande dessinée

L’engouement pour la BD n’a rien d’une bulle

Par Martine Robert · L'ŒIL

Le 18 janvier 2016 - 816 mots

Si le Festival d’Angoulême couronne chaque année les albums les plus novateurs, il n’est pas le seul : en peu de temps, la bande dessinée a acquis aussi ses lettres de noblesse sur le marché de l’art.

Ce qui était considéré comme une discipline mineure a trouvé ses amateurs fidèles. « Les planches originales sont sorties des albums pour valoriser une esthétique unique, longtemps passée inaperçue », relève Éric Leroy, l’expert en bulles d’Artcurial. Lien étroit avec les souvenirs d’enfance, qualités artistiques des planches…, les collectionneurs de longue date comme les amateurs s’intéressent désormais à la fois aux auteurs classiques (Hergé, Edgar P. Jacobs,
Franquin, Uderzo), modernes (Bilal, Druillet, Moebius, Hugo Pratt, François Schuiten, Tardi) et contemporains (Nicolas de Crécy, Joann Sfar). Les œuvres originales sont évidemment les plus chères et les plus prisées d’une clientèle internationale et éclectique, comme en témoignent ces records mondiaux obtenus chez Artcurial : pages de garde des albums de Tintin adjugées 2,6 millions d’euros, L’Île noire cédée pour 1 million d’euros, Les Bijoux de la Castafiore pour 400 000 euros, Le Sceptre d’Ottokar pour 280 000 euros… Chez Sotheby’s une double planche originale de Tintin a flambé à 1,6 million d’euros.

Images et produits dérivés
Des prix liés à l’intérêt historique, à la provenance, aux qualités graphiques, mais aussi aux batailles que se livrent les enchérisseurs de plus en plus nombreux. « Aujourd’hui, une planche originale intéresse quelqu’un qui aime l’art moderne ou contemporain, fréquente les musées et les galeries. La bande dessinée est avant tout une image », rappelle Éric Leroy. D’ailleurs, les expositions consacrées à Enki Bilal au Louvre et aux Arts et Métiers tentent de faire entrer la BD dans l’histoire de l’art. « Les dessinateurs les plus prestigieux ont désormais leur place dans un musée des arts graphiques, aux côtés du pop art d’Andy Warhol et des comics de Jean-Michel Basquiat », estime encore l’expert.
Mais les albums et les objets en édition limitée sont également recherchés. Les efforts des galeries et maisons de vente pour susciter l’intérêt d’un public toujours plus large ont quasi conféré à certains albums de la BD franco-belge le statut d’objets d’art, dès lors qu’ils sont rares et très bien conservés. Ainsi, outre des albums entre 1 500 et 50 000 euros et des éditions de luxe numérotées entre 15 000 et 45 000 euros, Artcurial a adjugé un tirage de tête de Tintin au Congo à 113 000 euros. « Les héros de Spirou, Tintin et Pilote sont très demandés en première édition, de même que les objets en édition limitée comme cette sculpture en bronze de Tintin partie à 63 000 euros et la fusée lunaire à 83 000 », observe l’expert en BD de la maison française, la première à avoir consacré de grandes ventes aux enchères à ce secteur. Au point de se revendiquer « leader mondial » de la spécialité : sa vente de mai 2014 reste dans les annales, totalisant 7,5 millions d’euros.

Les Asiatiques aussi
Et ce succès fait des émules. Le commissaire-priseur Alexandre Millon, présent à Paris et en Belgique, l’autre pays de la BD, est lui aussi très actif dans ce domaine ; sa vente de juin proposait environ trois cents œuvres d’auteurs français ou belges tandis que sa vacation de prestige de décembre, réalisée conjointement à Paris et à Bruxelles, a réuni sous la houlette des galeristes Marc Breyne et Alain Huberty des pièces inédites, dont certaines de la collection personnelle de Gotlib ou de Chéret, qui ont généré 1,8 million d’euros d’enchères. Avec sa puissance médiatique, Christie’s Paris a investi cette discipline l’an passé, en frappant fort : associée au marchand Daniel Maghen, elle a adjugé d’emblée près de 4 millions d’euros d’œuvres. Cette année, ce sont près de 6 millions d’euros qu’ont rapportés ses ventes « Tintin » et « BD & illustration », avec 17 records, notamment pour Jean Giraud et Edgar P. Jacobs, et des enchérisseurs émanant de 16 pays. Après avoir été exposées à New York, les 456 planches et illustrations ont attiré avenue Matignon près de 2 700 visiteurs en trois jours. En octobre dernier, Sotheby’s obtenait à Paris 2,7 millions d’euros en dispersant la collection Jean-Arnold Schoofs consacrée aux grands maîtres, portant le total cumulé de ses deux premières vacations dans la bande dessinée à 6,6 millions cette année.

Pour Daniel Maghen, ces ventes prouvent que « le 9e art est reconnu internationalement ». Artcurial a d’ailleurs tenté sa première vente dédiée à la BD européenne à Hong Kong en octobre. Avec brio, puisque le montant des enchères s’est élevé à 3,8 millions d’euros : Le Lotus bleu de 1936 a été acquis par un collectionneur asiatique pour 1,1 million d’euros. La « bullemania » gagne depuis cinq ans l’Asie, dans le sillage du phénomène manga et du travail des musées. Le cinéma d’animation a également favorisé l’engouement des Asiatiques comme, avant, celui des Américains : ainsi la Walt Disney Company a acheté en 2009 Marvel Entertainment et Spielberg avait adapté en 2011 l’histoire de Tintin et Le Secret de La Licorne. D’ailleurs, partout dans le monde, les acquéreurs de BD ont pour la plupart été d’abord des lecteurs d’albums ou des spectateurs de films valorisant leurs personnages fétiches. 

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°687 du 1 février 2016, avec le titre suivant : L’engouement pour la BD n’a rien d’une bulle

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