Mercredi 14 novembre 2018

Les Frac 30 ans de résistance au centralisme

Par Christine Coste · L'ŒIL

Le 24 juin 2013 - 1976 mots

En 2013, avec un an de retard, les fonds régionaux d’art contemporain fêtent leur trentième anniversaire, avec les premières lois de décentralisation, dites « Defferre ». Cette célébration, qui intervient l’année même de l’acte III de la décentralisation, signifie-t-elle que les Frac ont gagné le pari du décentralisme ? Pas sûr, tant l’événement revêt encore une dimension plus politique que festive.

Pour célébrer leur trentième anniversaire, les vingt-trois fonds régionaux d’art contemporain (Frac) ont décidé, d’un commun accord, d’inviter un ou plusieurs artistes à revisiter ou à relire leur collection respective. Depuis mars, ils proposent ainsi dans leur région une série d’expositions qui, le 28 septembre prochain, seront rassemblées dans une grande manifestation collective à Toulouse, aux Abattoirs (espace du Frac Midi-Pyrénées), sous l’intitulé « Les Pléiades ». Un titre métaphorique, poétique, pour un rendez-vous sous forme de mise en écho des différentes identités, singularités, des divers partis pris et engagements de chacune de ces institutions depuis sa création.

Des pièces maîtresses de la décentralisation
Conçue et portée en 1982 par Claude Mollard, premier délégué aux Arts plastiques du ministère de la Culture, la création des Frac a été l’une des mesures phares du programme en faveur des arts plastiques de Jack Lang. Elle est aussi l’une des actions maîtresses de l’acte I des lois de décentralisation, dites « lois Defferre », engagées par l’État et qui devaient notamment transformer les régions en collectivités territoriales de plein exercice. « La création de ces structures visait à irriguer, à enraciner l’art contemporain dans tous les territoires régionaux, en direction de tous les publics. Elles ont été pensées par rapport à une situation, à un contexte où prédominait un fort déséquilibre territorial d’accès à la création contemporaine, rappelle le président de la région Rhône-Alpes, Jean-Jack Queyranne, défenseur en 1982 de la décentralisation culturelle et des Frac. Le principe du partenariat financier paritaire région-État a permis à cet égard aux régions de soutenir les artistes, mais aussi de trouver, de construire dans ce soutien une identité propre et pas uniquement rattachée à leur patrimoine historique. » « Des régions alors majoritairement à droite et qui, pour neuf d’entre elles, donnèrent leur feu vert dès 1982-1983 », se souvient Claude Mollard.

Au cœur des Frac, des collections visionnaires
« Les Frac ont été les premiers instruments de politique des régions ; ils ont constitué des collections dont, en région, nous sommes fiers », souligne Christian Bernard, fondateur en 1982 du Frac Rhône-Alpes, aujourd’hui directeur du Musée d’art moderne et contemporain (le Mamco) de Genève. Ces collections d’artistes vivants ont, dès le départ, été constituées pour être diffusées auprès de populations éloignées de la culture et de la scène artistique. Structures légères et « mobiles » – dépourvues alors de bâtiments spécifiques – dotées souvent d’une équipe réduite à une personne et de budgets a minima, les Frac ont fait de leurs collections « leur ADN, leur biotope », comme le répètent souvent leurs responsables.

Art et architecture pour le Frac Centre, arts graphiques au Frac Picardie, photographies au Frac Aquitaine, peinture en Auvergne… ces orientations se sont imposées depuis comme des collections renommées. En Franche-Comté, c’est la question du temps, avec une attention plus particulière aux créations sonores, qui forme la trame de la collection. En Lorraine, le questionnement sur le temps, l’espace et l’histoire est au cœur d’un fonds d’œuvres immatérielles et protocolaires où les artistes femmes dominent.

En ce trentième anniversaire, chacun se rappelle, à sa manière, les achats visionnaires effectués par les Frac d’artistes contemporains hier confidentiels et aujourd’hui célèbres ou en devenir. La valeur de ces fonds est à ce titre une autre fierté des présidents de région ayant fait de la culture l’une de leur priorité. Alain Rousset, président du conseil régional d’Aquitaine, en témoigne. Le Frac Aquitaine possède dans son fonds le seul Jeff Koons détenu dans une collection publique française. « L’État et la région ont dépensé 3,4 millions d’euros depuis trente ans pour la collection, évaluée aujourd’hui à 21,5 millions. » L’ensemble des collections des vingt-trois Frac (vingt-deux en métropole et un à La Réunion) compte plus de 26 000 œuvres acquises auprès de 4 200 artistes (dont 56,5 % sont français), soit la troisième collection publique d’art contemporain après celle du Centre national des arts plastiques et celle du Musée national d’art moderne-Centre Pompidou.

Au compteur également du réseau Frac, une multitude d’expositions et de projets communs. « Cinq cents projets sont lancés chaque année, dont quatre cents hors les murs », précise Marie-Cécile Burnichon, secrétaire générale de Platform, regroupement des vingt-trois fonds régionaux d’art contemporain. Les demandes de prêts ou d’expositions à l’international, de leur côté, sont en hausse constante. Début 2015, le Musée Van Abbe à Eindhoven consacrera ainsi une exposition aux collections des Frac ; fin 2015-début 2016, ce sera au tour du Singapore Art Museum.

Un jacobinisme toujours résistant à la décentralisation
Paris reste cependant en marge de ces 30 ans. En dehors des différents projets menés par Xavier Veilhan pour le Frac Île-de-France, la capitale ne célèbre pas cet anniversaire, pas plus qu’elle ne s’intéresse à la programmation des Frac, « à la différence des années 1990 », note Nathalie Ergino, directrice de l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne (fusion du Frac Rhône-Alpes et du Nouveau Musée créé en 1978). Un temps, l’exposition « Les Pléiades » a été imaginée au Palais de Tokyo. Des discussions eurent lieu avec Jean de Loisy, mais suite à la demande de tout financer, y compris le gardiennage, les Frac – déjà divisés sur la question d’exposer ou non pour leur trentième anniversaire dans la capitale – ont vu finalement dans les Abattoirs à Toulouse le meilleur des sites, eu égard à leur vécu lié justement à la décentralisation.

Il reste que pour certains directeurs de Frac, cette exposition dans la capitale aurait été une forme de reconnaissance de Paris. « Le jacobinisme est toujours présent dans les esprits, constate Claire Jacquet, directrice du Frac Aquitaine. Les acteurs parisiens sanctuarisent fortement leur territoire. » Et Béatrice Josse du Frac Lorraine de préciser que « la décentralisation n’a pas été naturelle. Trente ans plus tard, on voit bien encore les résistances ».

Les expositions circulent en région, à l’étranger, mais ne viennent pas à Paris. Les demandes de prêts de la part des institutions parisiennes demeurent réduites et les projets qui pourraient être menés de concert avec un ou plusieurs Frac sont inexistants. « Lorsque, en 2006, Platform a initié l’idée de fédérer les collections des Frac à l’international, il y avait derrière la conviction que nous n’avions pas besoin du maillon parisien pour être reconnus. Le champ des possibles apparaissait plus ouvert à l’étranger. Et il l’est », affirme Claire Jacquet. Cette vision centralisatrice des grands vaisseaux amiraux de la culture, les enquêtes sur les pratiques culturelles menées par Olivier Donnat, en particulier en matière d’art contemporain, l’incorporent. Marie-Cécile Burnichon le relève : « Seules les catégories “musées” ou “expositions” sont mentionnées, les foyers vivants de la diffusion d’art en région que sont les Frac et les centres d’art sont passés sous silence. Pour mémoire, le nombre de visiteurs comptabilisés dans les actions aussi bien dans les murs que hors les murs s’élève en 2010 à 1,2 million. »

« En région, il y a une multitude de projets, mais sur lesquels on a très peu de visibilité dans la presse nationale, note de son côté Laurence Gateau, directrice du Frac des Pays de la Loire. Or, la décentralisation, c’est aussi pouvoir donner une cartographie de ce qui se passe en région, et pas seulement centrée sur les événements parisiens ou leurs opérations régionales. » L’autre exemple de vision centraliste régulièrement donné au niveau des Frac est le principe et la communication qui ont accompagné le projet du Centre Pompidou mobile, aujourd’hui abandonné. « Ils ont occulté tout le travail de proximité, de médiation mené depuis trente ans par les Fonds régionaux d’art contemporain auprès des établissements scolaires, cités, zones rurales, hôpitaux et prisons », dit-on invariablement dans les Frac. Certes, la force de frappe du Centre Pompidou mobile pour une ville, une région en termes de communication, de marketing est sans égale, comme l’est son coût pour celui qui l’accueille : 400 000 euros, soit trois années et demie de budget d’acquisition d’un Frac ou 40 % de son budget annuel.

Les 30 ans des Frac plus politiques que festifs
La décision de la ministre de la Culture de confier une mission pour améliorer la diffusion des collections publiques sur le territoire à Alain Seban, président du Centre Pompidou, autrement dit à un grand établissement public parisien réputé peu prêteur ou du moins prêteur difficile et, parfois, onéreux, a aussi été vue comme un autre réflexe porteur du centralisme ambiant. Et ce malgré une année qui célèbre aussi trente ans de décentralisation et qui devrait engager d’ici au second semestre 2013 l’acte III de la décentralisation, sans toutefois qu’un volet culturel y ait été incorporé. Et ce pour la première fois !

Les critiques à l’encontre des Frac qui « dépensent inconsidérément l’argent public, qui ne servent à rien et qui devraient vendre leurs œuvres » – qu’elles émanent du think tank libéral appelé Institut français pour la recherche sur les administrations et les politiques publiques ou d’une tribune de Luc Ferry dans Le Figaro du 15 mai intitulée « Fric-frac : des impostures de l’art contemporain » – révèlent l’air du temps à Paris. D’où l’enjeu pour les Frac de célébrer leur trentième anniversaire. Manière pour eux de donner à leurs actions une visibilité qui leur fait défaut. « Dès le début, la création des Frac a été l’objet de polémiques, rappelle Claude Mollard. En 1987, le rapport de Dominique Bozo recommandait même leur suppression et préconisait de leur substituer un super-Centre Pompidou à Marseille ! »

Les Fracs dits de «deuxième génération» risdquent ils de devenir des musées?

Après avoir occupé différents lieux, le Frac des Pays de la Loire fut le premier en 2000 à bénéficier à Carquefou, dans les environs de Nantes, d’un bâtiment spécifique pour conserver, présenter et diffuser ses collections. Et donc à rentrer dans la catégorie des Frac dits « de deuxième génération ». « Longtemps, les Frac ont été des collections sans murs» rappelle Yves Lecointre, directeur du Frac Picardie, auteur de cette notion. « À la fin des années 1998-1999, il est apparu nécessaire de donner aux œuvres qui n’étaient pas en itinérance permanente des lieux pour les stocker de manière satisfaisante. D’où l’idée de doter les Frac d’un minimum d’équipement immobilier, ce qui leur permettrait de mieux conserver et irriguer à partir de cette base logistique leur territoire. » D’ici à 2016, ce sont trois autres nouveaux bâtiments signés par des architectes de renom qui seront inaugurés. En juillet 2012, le Frac Bretagne s’est, quant à lui, installé dans sa nouvelle structure signée Odile Decq tandis que les deux édifices imaginés par Kengo Kuma pour le Frac PACA et le Frac Franche-Comté ont livré leur silhouette au printemps 2013. En septembre, ce sera au tour du Frac Nord-Pas-de-Calais et du Frac Centre de dévoiler leur enveloppe architecturale, 2016 devant être l’année d’ouverture de la Méca à Bordeaux, qui abritera notamment le Frac Aquitaine. Autant de constructions engagées par les collectivités territoriales (qui en assurent la maîtrise d’ouvrage) et le ministère de la Culture qui font dire que les Frac se muséifient. « Ce n’est pas l’objectif ni la définition des Frac. On se muséifierait si on était sur une conception sédentaire de nos projets », rétorque Pascal Neveux, directeur du Frac PACA. « Ces nouveaux bâtiments sont des plateformes qui donneront à nos actions en région, dans l’Hexagone et à l’international une visibilité qui leur faisaient défaut », précise Sylvie Zavatta du Frac Franche-Comté. Ce que démontre d’ailleurs depuis plus de dix ans le Frac des Pays de la Loire !

Cet article a été publié dans L'ŒIL n°659 du 1 juillet 2013, avec le titre suivant : Les Frac 30 ans de résistance au centralisme

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