Ventes publiques

Placements - Les soubresauts de la faillite d’Aristophil

La chute d’Aristophil ouvre la boîte de Pandore

La mise en examen pour escroquerie de Gérard Lhéritier, fondateur de la société Aristophil spécialisée dans la vente et l’achat de manuscrits, annonce des dommages en cascade

Par Vincent Noce · Le Journal des Arts

Le 24 mars 2015 - 1615 mots

Gérard Lhéritier, le fondateur d’Aristophil, une société de placement financier qui commercialisait des parts de manuscrits en indivision, a été mis en examen le 5 mars. Sa société avait été mise en redressement judiciaire quelques jours auparavant. Des centaines d’épargnants risquent de perdre leur investissement, alors que la possible dispersion aux enchères du stock considérable, 135 000 documents, affole le marché. La débâcle n’est pas terminée.

L’hôtel de la Salle est-il pour Gérard Lhéritier l’équivalent du château de Vaux pour le surintendant des finances Nicolas Fouquet ? La chute du leader du marché des manuscrits est en tout cas brutale, deux ans après l’inauguration de l’hôtel particulier en grande pompe. Le 5 mars, le patron d’Aristophil a été mis en examen pour escroquerie en bande organisée, pratiques commerciales trompeuses, abus de biens sociaux, blanchiment (aspect que ses avocats minimisent comme « marginal »), présentation de fausse comptabilité. Ont été mis en examen son comptable, sa fille, Évelyne, et le libraire Jean-Claude Vrain. Jean-Jacques Daigre, professeur à la Sorbonne, son conseil juridique, a été entendu comme témoin assisté. La découverte chez Gérard Lhéritier de dossiers de filatures de deux responsables des Archives nationales, d’un ancien dirigeant du syndicat des libraires et d’un journaliste ne devrait pas arranger sa réputation, même si son avocat glisse que « les filatures n’ont rien d’illégal ».

Le marché va entrer en turbulence. Très apprécié dans le métier, Jean-Claude Vrain est l’un des plus grands libraires parisiens. Les magistrats soulignent l’importance des « mouvements financiers » entre lui et Aristophil, dont il est devenu le principal fournisseur. Lui nous a indiqué « n’avoir rien à se reprocher ».

Trésors sous scellés
Les cautions ont été fixées à un et deux millions d’euros. Les chiffres donnent le tournis : plus de 100 millions saisis, une trentaine en biens immobiliers ; 18 000 victimes ; un préjudice estimé par les juges à 700 millions – ce qui en ferait le record absolu pour la France d’une « pyramide de Ponzi », si le chiffre était sérieux… et l’accusation démontrée ; 135 000 documents du plus important fonds privé au monde, d’autographes mais aussi de photographies, de livres anciens ou encore d’aquarelles. Mi-novembre, une centaine d’agents en France, Belgique et Suisse ont lancé la dernière phase d’une enquête de deux ans et demi. Tous les comptes de Gérard Lhéritier ont été saisis. Un administrateur provisoire a été nommé le 9 décembre et la société mise en redressement le 16 février. Les regards se tournent désormais vers la collection, placée sous scellés. Elle compte des fragments des rouleaux de la mer Morte, d’exceptionnels volumes enluminés du Moyen Âge, dont certains de la période carolingienne proviennent du scriptorium de l’abbaye Saint Martin de Tours ; les 120 journées de Sodome, écrit et caché par le marquis de Sade à la Bastille ; une version de l’adresse aux Français de Louis XVI avant son exécution, les manifestes du surréalisme rédigés par André Breton, les romans de Romain Gary… Gérard Lhéritier a acheté des collections entières, comme celle établie par trois générations de la famille de Flers sur l’Académie française ou le fonds napoléonien de Kenneth Rendell, le plus important négociant américain. Il détenait des milliers de lettres et œuvres de Balzac (dont Ursule Mirouët et son journal, Le garde-manger), Baudelaire, Vigny, Flaubert, Verlaine, Apollinaire ou Cocteau (dont La belle et la bête). La collection napoléonienne est particulièrement brillante. Il était capable de dépenser 400 000 € pour une lettre d’amour de Napoléon à Joséphine, en 2007 chez Christie’s à Londres.

Dès novembre, deux conservateurs des archives ont été appelés pour entamer un recensement. L’instruction a été confiée à une juge réputée pour son indépendance, Charlotte Bilger, épaulée de René Cros. L’administrateur, Gérard Philippot, a confié un inventaire à deux experts, Christian Galantaris et Jérôme Cortade, avec la société de commissaires-priseurs Kapandji Morhange. « Il n’est pas aisé de trouver des professionnels qui ne soient pas liés d’une manière ou d’une autre à Aristophil », nous a-t-on confié de source judiciaire. Beaucoup lui ont vendu de la marchandise – ce qui n’a rien de répréhensible. Néophyte, Jérôme Cortade se retrouve confronté à une mission considérable, qui devrait l’occuper pendant ses jeunes années. Christian Galantaris est un libraire chevronné connu pour son intégrité, mais qui n’a jamais dissimulé son amitié pour Vrain.

Le problème risque de se reposer si l’administrateur donnait suite à son intention de mettre le stock disponible aux enchères au fil des années. Il a parlé d’une première vente napoléonienne dès ce printemps par Me Osenat à Fontainebleau. Ce choix peut surprendre dans la mesure où le nom du commissaire-priseur, de son expert Philippe Nicolas [Erratum : L’expert cité dans cet article n’est pas Philippe Nicolas mais Alain Nicolas et ne doit donc pas être confondu avec Nicolas Philippe de Magnus Finance.] et de son conseiller Pierre-Jean Chalençon apparaissent dans l’enquête. La brigade financière, qui décortique les mécanismes de vente, essaie ainsi de comprendre comment une ampliation du contrat de mariage de Napoléon et Joséphine, autrement dit une copie, a pu être adjugée par Me Osenat pour 435 000 €, quatre mois après avoir été proposée à l’Armory Show pour 62 000 $. Pierre-Jean Chalençon, qui a reconnu auprès du Journal des Arts avoir « acheté cette pièce au stand de Proyart à New York », estime avoir « réussi un coup, comme c’est toujours possible sur le marché de l’art, en l’insérant entre les ventes du prince de Monaco à Fontainebleau ». Un mouvement semblable s’était produit pour deux codicilles du testament de Napoléon, vendus 357 000 € à Drouot en 2013, sur une expertise de Philippe Nicolas (*). Encore une copie, reportée par son secrétaire à Sainte Hélène, estimée 1 500 € neuf ans plus tôt, dans un catalogue Piasa par Thierry Bodin, que Gérard Lhéritier présente comme l’un de ses fidèles experts, avec Vrain et Nicolas.

Des investisseurs affolés
La possible mise à l’encan de cet énorme stock suscite la panique sur le marché, qui pourrait s’écrouler sous le volume mis en vente. Ce projet, qui a les faveurs du parquet, se heurte néanmoins à la résistance du tribunal de commerce, désireux d’explorer une poursuite d’activité. Les avocats s’inquiètent aussi de l’effet désastreux sur l’épargne de leurs clients. Deux cabinets, Lysias et Lecoq-Vallon, sont débordés par les appels affluant de toute l’Europe. Chez Lysias, Me Benoît Huet rapporte que « la plupart sont des petits épargnants, souvent des gens de la campagne, qui ont placé toutes leurs économies. » Selon lui, « la procédure sera extrêmement compliquée, car certains ne savent même pas ce qu’ils ont acheté, ne retrouvant pas de liste des pièces au contrat ».

Quant au directeur des archives de France, Hervé Lemoine, il nous a indiqué scruter l’inventaire pour identifier « les documents pouvant relever de la domanialité publique, qu’il a bien l’intention de revendiquer ». Ce pourrait être le cas du testament de Louis XVI. L’État s’est déjà vu reconnaître par le tribunal la propriété des notes du général de Gaulle à Londres. Achetées par Gérard Lhéritier pour 900 000 € au fils de sa secrétaire, elles ont été revendues aux épargnants pour 7,5 millions. Si la cour d’appel, qui en a débattu le 16 mars, confirmait la confiscation, les cent porteurs de parts verraient leur valeur anéantie.

Un rendement de 8,5 % par an
Après s’être fait la main sur les métaux précieux et les timbres, Gérard Lhéritier a construit sa fortune en proposant ainsi depuis 2003 des parts de manuscrits célèbres en indivision. Au bout de cinq ans, il les rachetait, en ajoutant une plus-value de 40 à 50 %. « Les investigations, affirme l’ordonnance des saisies, démontrent que les acheteurs pensaient souscrire à un placement financier présentant un rendement de 8,5 % par an, garanti par un engagement de rachat à terme » alors que, en réalité, aux termes du contrat, la société « ne prend aucun engagement ». La justice lui reproche d’avoir fait fonctionner ce système « irréaliste » en faisant rouler de nouveaux placements : il payait les sortants avec les entrants, tout en convainquant « la moitié de ses clients » de souscrire aux nouveaux fonds. L’intéressé opine, mais récuse l’accusation de « cavalerie » : « Je n’ai rien fait d’autre que de fidéliser ma clientèle et d’agir comme un promoteur, qui vend ses appartements pour en construire de nouveaux. Je n’ai pas vendu du vent comme Madoff, mais des œuvres de grande valeur, en pressentant la hausse d’un marché de niche en veilleuse. » Il justifie ainsi les valeurs élevées de ses placements, comme ces formules rédigées par Einstein, achetées 560 000 €, pour être revendues 12 millions d’euros à 400 épargnants. Puis remises en vente pour 24 millions… en vain, ce qui a précipité sa chute.

Il y a peu, Rachida Dati et Christian Estrosi se pressaient aux réceptions de ce fils de plombier lorrain. Gallimard éditait ses catalogues. Mécène de la Bibliothèque nationale, il associait journalistes et écrivains à sa Fondation, distribuant bourses et prix. Il réunissait à l’hôtel Salomon de Rothschild Jean Lacouture, Richard Berry ou Jean-Louis Debré, aux côtés de Christophe Bourseiller, Franz-Olivier Giesbert ou Patrick Poivre d’Arvor. France Culture a consacré une chronique hebdomadaire aux lettres d’écrivains d’Aristophil,  non sans remous au sein de la rédaction. Nommé parrain de son musée privé, PPDA a reconnu en 2012 avoir reçu 400 000 €, présentés comme « un prêt », mais non remboursé. Bien au-delà du cercle de la bibliophilie, ce scandale va occuper la chronique encore quelques années.

Erratum

(*) L’expert cité dans cet article n’est pas Philippe Nicolas mais Alain Nicolas et ne doit donc pas être confondu avec Nicolas Philippe de Magnus Finance.

Légende photo

Gérard Lhéritier, au musée des lettres et manuscrits © MLM

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°432 du 27 mars 2015, avec le titre suivant : La chute d’Aristophil ouvre la boîte de Pandore

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