Lundi 24 septembre 2018

Jean-Claude Vrain

Libraire spécialisé en bibliophilie

Par Roxana Azimi · Le Journal des Arts

Le 18 mars 2005 - 1381 mots

En quinze ans de travail acharné, le libraire Jean-Claude Vrain a trusté le marché du livre ancien. Un parcours de météorite dans le milieu très fermé de la bibliophilie.

Boulimique, à l’emporte-pièce, généreux, franc-tireur, attachant, agaçant..., le libraire parisien Jean-Claude Vrain suscite autant de qualificatifs que de réactions épidermiques. Son sens de l’agit-prop hérité de ses années de militantisme d’extrême gauche et une stratégie médiatique plus naturelle que calculée le distinguent de ses confrères. Malgré le parfum de soufre dont certains veulent le parer, Jean-Claude Vrain tient plus de la locomotive que de la voiture-bélier. Son énergie a d’ailleurs évité au marché parisien de la bibliophilie de s’ankyloser. « C’est un accélérateur de particules », convient le courtier Jean-Baptiste de Proyart.

Ses origines modestes (père ouvrier, mère sténodactylo), son travail de tourneur notamment à la Régie Renault, n’auraient a priori pas dû le conduire vers la bibliophilie. S’il assimile très jeune la catéchèse marxiste, la littérature n’apparaît que lors de son service militaire. Il avale alors Balzac et les grands romanciers russes. Avec quelques collègues ouvriers, il achète des petits livres à 100 francs, furète dans les vide greniers, découvre Rimbaud et Baudelaire. « Baudelaire était un personnage extrême. J’aime les maudits, les gens qui ont des vies mouvementées. Les gens lisses me laissent indifférents », lance-t-il. Vers l’âge de 35 ans, l’ex-militant trotskiste cède la place au courtier en livres. Un saut dans le matérialisme dialectique ! « Il est dans un contexte très capitalistique et quelque part il doit en souffrir car il reste de gauche dans son âme. Il ne compose pas pour autant », insiste un proche.

« Champ médiatique »
Après cinq ans de courtage actif, Jean-Claude Vrain ouvre sa propre enseigne en 1991. Libraire sur le tard, il assume son parcours d’autodidacte. « Il a une grande mémoire et une force de travail. Il rattrape le temps perdu, mais il n’a pas eu le temps de laisser macérer », observe un libraire. Sa stratégie commerciale mélange courtage et stock, sans que l’on identifie toujours ce qui relève de l’un ou de l’autre. Flairant les changements de goût de la clientèle, il a établi son corner sur la littérature française des XIXe et XXe siècles. « Il a choisi un champ d’intervention médiatique avec des auteurs célèbres. S’il s’intéressait aux reliures romantiques ou aux livres de médecine, il n’aurait pas autant de presse », avance Antoine Coron, directeur de la réserve des livres rares de la Bibliothèque nationale de France.

Sa trajectoire en tornade laisse quelque aigreur dans un milieu endogame. « C’est une profession qui fonctionne de père en fils, et tout nouveau venu est regardé d’un œil sarcastique ou méfiant. Vrain en a rompu les codes en optant pour une transparence », souligne un libraire. Les langues vipérines prétendent l’existence de financiers derrière sa rapide ascension, ce que l’intéressé dément avec véhémence. Vrain a surtout compris la nécessité d’une stratégie commerciale plus agressive et d’un nouveau rapport avec les collectionneurs. « Il est dynamique et trouve beaucoup de choses. Il n’est pas assis derrière sa chaise, mais toujours en cavale, affirme le collectionneur Daniel Filipacchi. Ce n’est pas non plus un baratineur qui vend de grands discours sur les auteurs. La technique de Vrain est la meilleure pour ses clients car il va droit au but. » Certains lui reprochent de ne pas s’embarrasser de raffinement dans ses appréciations. « Des libraires d’une autre école présentent les pièces d’une manière plus technique, peut-être plus équilibrée, et trouvent que le succès est venu trop facilement », rapporte Antoine Coron. Foin des jalousies, Jean-Claude Vrain a contribué à l’édification de quatre ou cinq grandes collections, spécialisées dans la littérature du XVe siècle à nos jours, le surréalisme et la poésie.

Pour beaucoup d’observateurs, son honnêteté est la clé de sa réussite. « Pour un libraire, faire une affaire, c’est acheter 500 et revendre 50 000. Lui a pris une option différente, remarque le relieur Jean de Gonet. Il prend des marges moins importantes et, du coup, il est obligé d’acheter beaucoup plus de livres que les autres. Une grande partie des inimitiés repose sur le fait qu’il a cassé la baraque aux autres libraires ! » Alors que ses confrères achètent deux ou trois pièces importantes dans une vente publique, Vrain est sur tous les coups. Il a d’ailleurs mangé son pain blanc grâce aux dispersions de Jacques Guérin (1998) ou Jean Hugues (1998). Sa boulimie a bouleversé le marché d’autant plus que les prix ne l’effraient pas. « Contrairement à d’autres libraires qui vendent cher, mais refusent d’acheter cher, lui défend ses prix et ses idées. S’il vend cher, il achète généreusement aussi », soutient le libraire Dominique Courvoisier. En novembre 2002, Vrain s’est porté acquéreur pour 228 250 euros d’une première dactylographie corrigée de Sodome et Gomorrhe de Marcel Proust chez Christie’s. Il a surtout joué les mouches du coche lors de la vente Breton (2003) en raflant, pour son compte et celui d’une dizaine de collectionneurs, plus de 250 lots de livres et de manuscrits. On
l’a ainsi vu pousser jusqu’à 243 000 euros l’exemplaire de Breton de Qu’est-ce que le surréalisme ?. Habile, il a veillé à ce que les ordres laissés par ses collectionneurs ne s’entrechoquent pas. L’an dernier, il était sous-enchérisseur pour Cellulairement, de Verlaine, adjugé 299 200 euros chez Sotheby’s. Sa manière de lancer à voix haute ses enchères, voire de surenchérir sur lui-même n’est pas une facétie de fou du roi. « Il cherche la publicité. Il sait que tout bon libraire doit acheter dans des sources privées. Et pour être connu de ceux qui détiennent des livres anciens, il faut une face publique. La salle des ventes est pour cela la scène la plus théâtrale », note Felix de Marez Oyens, ancien directeur du département livres anciens de Christie’s. Sa face publique, il l’a aussi cultivée en avril 2004 chez Christie’s avec l’expertise de la collection Filipacchi. Une vente menée avec brio, alors que les estimations audacieuses auraient pu faire « pschitt ».

Course-poursuite
Certains le comparent à tort plus qu’à raison au doyen des libraires, Pierre Berès. « Comme Berès, c’est quelqu’un qui ne se penche pas sur son passé. Il regarde le futur comme si l’avenir était aussi ouvert qu’à ses 20 ans », murmure un proche. Sa notoriété internationale est toutefois moindre que celle de son aîné. « Il est restreint car il ne parle que français et vend de la littérature française, même si son champ ne se limite pas qu’à ça. Il intrigue quand même les libraires étrangers par son énergie », remarque Felix de Marez Oyens.

Vrain s’est aussi taillé une réputation de pourfendeur des institutions. Lors de la vente Breton, il a fulminé contre les préemptions, chargeant ouvertement les représentants de l’État. « Les dés étaient pipés. On savait tous que la fille de Breton allait donner à l’État ! », lance-t-il. Et d’ajouter : « Qu’ont fait les institutions de si remarquable ? Avant de préempter, il faudrait gérer de manière plus efficace le patrimoine existant et laisser aussi cette mission aux particuliers. » Des sorties qui éclipsent parfois son talent et ses prises de risques. Il a ainsi braconné sur d’autres terres en présentant des dessins de Rops à la dernière Foire des antiquaires de Belgique. Récemment, il a acheté un ensemble de livres dotés d’envois à Proust qu’il fera relier par Jean de Gonet. Il caresse aussi des projets de catalogues sur la littérature allemande et les photos de 1850. Malgré sa réussite, on sent en lui une course-poursuite contre le temps. « J’ai toujours peur que les choses m’échappent. J’aime que tout soit fait vite et bien puis passer à autre chose », admet l’agité. Quinze ans, c’est à la fois beaucoup et peu dans une carrière de libraire. L’urgence pour Jean-Claude Vrain, c’est de durer.

Jean-Claude Vrain en dates

1947 Naissance à Paris.

1963 Sortie du collège avec un CAP de tourneur, commence à travailler à l’usine Westing-House.

1985 Dernier emploi à la Régie Renault.

1986 Début de son activité de courtage.

1991 Installation de sa librairie rue Saint-Sulpice (Paris-6e)

2004 Vente Filipacchi chez Christie’s Paris.

2005 Ensemble de Félicien Rops à la Foire des antiquaires de Belgique ; 21 octobre, second volet de la vente Filipacchi.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°211 du 18 mars 2005, avec le titre suivant : Jean-Claude Vrain

Tous les articles dans Création

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque