Mercredi 12 décembre 2018

Politique

Série Les présidents et les arts (4/7)

François Mitterrand, le président bâtisseur

Par Christine Coste · L'ŒIL

Le 12 décembre 2016 - 2373 mots

La politique culturelle menée sous les deux mandats du président socialiste, y compris pendant les périodes de cohabitation, porte la vision de Jack Lang couplée à celle du chef de l’État, pour qui l’architecture était le premier des arts.

Jamais candidat à la présidence de la République n’a rassemblé à ses côtés autant de personnalités prestigieuses du monde de la culture, des lettres, du spectacle et des arts. François Mitterrand (1916-1996) est, de loin, parmi les présidents de la Ve République, celui qui a suscité l’adhésion la plus massive. Lors du Symposium international sur la science et la culture organisé à l’Unesco à Paris, le 19 mars 1981, nombre d’entre eux sont au rendez-vous pour écouter, aux côtés de certaines autres grandes figures européennes, les propositions du candidat socialiste pour la culture. « Si, demain, je suis élu président de la République, je prendrai deux initiatives : l’établissement d’un pacte national pour la culture, pacte solennel de nos engagements mutuels, fruit de deux mois de consultation de l’ensemble des professions intellectuelles, qui établiront leurs “cahiers de désirs et de propositions” », déclare-t-il avant de poursuivre sur sa deuxième proposition : « La création d’un Conseil national pour la science et la culture, directement rattaché à la présidence de la République, car trop de cloisons séparent les disciplines […]. L’écoute poétique du monde est sans doute complémentaire de son observation scientifique. » Et François Mitterrand, dans son discours, de parler « de réensemencement, de décentralisation et de création », trois maîtres-mots, « trois commandements de l’autre politique culturelle » qu’il entend mener en cas de victoire, où le verbe « réensemencer » signifie « réintroduire l’art au cœur de la vie et non l’utiliser comme cache-misère ». Après sept années de giscardisme peu porté sur la création contemporaine, la vision s’inscrit au sein même du Programme commun signé, au-delà des divergences, par le parti communiste et le Mouvement des radicaux de gauche.

« Largement préparé par le délégué national à la culture du parti socialiste qu’est Jack Lang », comme le rapporte Claude Mollard dans La culture est un combat [Puf, 2015], ce discours résonnera tout particulièrement lors de l’élection de François Mitterrand à la présidence de la République, le 10 mai 1981, et de la nomination de Jack Lang, à 42 ans, au ministère de la Culture. « François Mitterrand a trouvé en Jack Lang celui qui rendra possible son dessein culturel. Jack Lang a besoin de François Mitterrand pour affirmer le sien : ce ne sont pas nécessairement les mêmes. Deux générations les habitent », note Claude Mollard, ancien conseiller de Jack Lang au ministère de la Culture, et aujourd’hui encore son plus proche collaborateur à l’Institut du monde arabe. 

Lang et les écrivains conseillers
En effet, bien que François Mitterrand apparaisse comme le défenseur de la culture et des arts, le grand lettré qu’il est, et l’écrivain qu’il aurait voulu être, s’est souvent plus exprimé sur ses préférences littéraires que sur ses préférences en matière d’art à la différence de Jack Lang. Lors de la campagne présidentielle, ce dernier l’a montré, tandis que sa capacité à fédérer nombre de personnalités du monde intellectuel et artistique a apporté une vision au programme de politique culturelle établi au sein du PS. Ses directions successives du Festival mondial du théâtre à Nancy et du théâtre national de Chaillot ont contribué à l’image d’un infatigable meneur de projets et d’équipes. Après André Malraux, Jack Lang apporte donc de l’éclat au ministère de la Culture, remis sur le devant de la scène intellectuelle, artistique, culturelle et médiatique.

Après le couple de Gaulle-Malraux, celui que forment Mitterrand et Lang incarne l’union idoine du politique et de la culture, du moins celle qui s’établira très vite comme un modèle de référence. La longévité sans équivalent de leurs actions en la matière, de 1981 à 1986 puis de 1988 à 1993, la liberté donnée par le chef de l’État à son ministre de la Culture et l’appétence pour la culture des deux hommes y ont contribué.

« Si le chef de l’État apprécie Jack Lang et que Jack Lang a l’oreille de François Mitterrand », pour reprendre Claude Mollard, le chef de l’État s’allie toutefois durant ces deux mandats successifs à d’autres figures célèbres nommées au titre de conseillers culturels. De l’écrivain Paul Guimard à Régis Debray, Erik Orsenna ou Laure Adler, le profil littéraire de ces conseillers éclaire une nouvelle fois la grande proximité entretenue par François Mitterrand avec les écrivains. « Il l’appréciait bien plus que celle des artistes », note Jacques Attali, son plus proche conseiller durant les années 1981-1991, dans C’était François Mitterrand [Fayard, 2005]. « Il conviait des écrivains à la plupart de ses déjeuners libres et en invitait à tous ses voyages. Parmi eux d’abord Marguerite Duras, Françoise Sagan, Michel Tournier, Claude Roy, François-Marie Banier… », rapporte-t-il. Et Jérôme Clément, conseiller à l’époque du Premier ministre Pierre Mauroy, de renchérir sur l’absence de goût particulier du président « pour les musiciens, les peintres ou les sculpteurs », du moins contemporains.

L’architecture, l’art le plus « noble »
Comme ses prédécesseurs au palais de l’Élysée, François Mitterrand a néanmoins le goût, dès le début de son septennat, de revoir le décor de l’appartement privé afin d’en faire à son tour une vitrine de l’originalité et du savoir-faire de la création française. Jack Lang, conseillé par l’architecte Christian Dupavillon, sélectionne cinq architectes designers : Philippe Starck, Ronald Cecil Sportes, Annie Tribel, Marc Held et Jean-Michel Wilmotte, qui, chargé dans un premier temps de concevoir la chambre de Danielle Mitterrand, réalise celle de François Mitterrand à la demande de ce dernier, peu enthousiasmé par le projet de Philippe Starck, dont héritera son épouse au final.

Mais ce que retient avant tout l’histoire, c’est le rapport particulier entretenu par François Mitterrand avec l’architecture, que symbolisent le Grand Louvre et la Pyramide de Pei, la Grande Arche de La Défense et la Très Grande Bibliothèque, la TGB, comme on surnomme à ses débuts le nouveau site de la Bibliothèque nationale de France, future bibliothèque François-Mitterrand. Cet intérêt de François Mitterrand a-t-il été inspiré par une phrase un jour prononcée dans un café, dans les années 1960, par Anne Pingeot, alors élève à l’École du Louvre, selon laquelle « l’architecture est le plus noble des arts et que, au fond, quand on étudie l’histoire de l’art, la seule chose que laisse le pouvoir, ce sont les bâtiments ». « Là, j’ai senti que le courant passait », dit-elle sur France Culture à Jean-Noël Jeanneney, dans le seul et unique entretien qu’elle ait accordé après la publication des Lettres à Anne, 1962-1995 de François Mitterrand [Gallimard, 2016]. Non, toutefois, sans que l’historienne de l’art, qui fut conservatrice au département sculpture du Louvre, puis d’Orsay, ne précise dans la foulée qu’elle n’a « jamais donné aucun conseil ni pesé sur aucune décision », à commencer par celle du Grand Louvre ou d’Orsay, auxquels son nom fut régulièrement associé – « à tort », comme nous le disait en 2012 Michel Laclotte, directeur puis président de l’Établissement public du Musée du Louvre de 1992 à 1994.

L’initiative du Grand Louvre incombe à Jack Lang. « Au titre des grands projets dont nous pouvons rêver pour Paris, il y aurait une idée forte à mettre en chantier : recréer le Grand Louvre en affectant le bâtiment tout entier au musée. En retrouvant son unité première, le Louvre deviendrait le plus grand musée du monde », écrit-il le 27 juillet 1981 à Mitterrand. « Bonne idée mais difficile (par définition comme le sont les bonnes idées »), annote le Président en marge de la lettre transmise. Quelque temps plus tard, il en fait néanmoins une affaire personnelle. « Je souhaite que le Louvre devienne le premier musée du monde, non seulement par l’ampleur de ses valeurs et de ses collections, mais aussi par la qualité même de sa conception et l’originalité de sa muséographie », écrit-il à son tour à Jack Lang, le 17 septembre 1982. La création au sein de l’Élysée d’un petit comité de quatre personnes chargées d’y réfléchir exprime l’engagement du chef de l’État, qui suivra de près l’avancée des projets conduit par Émile Biasini, un des anciens bras droits d’André Malraux aux Affaires culturelles. C’est Émile Biasini, surnommé « Monsieur Grand Travaux », qui a milité pour le choix de l’architecte sino-américain leoh Ming Pei et qui a donné corps au projet de la BnF voulu par François Mitterrand.

« Tontonkhamon »
Pour le chef de l’État, interrogé le 14 avril 1995 par Bernard Pivot dans Bouillon de culture, l’architecture est le premier des arts parce que « c’est le plus complet. Il fait appel à tous les autres ou presque ». L’initiative qu’il a prise pour le Grand Louvre est, dit-il, « [sa] plus grande fierté », tandis que l’Opéra Bastille s’avère le projet architectural dont il « conteste l’extérieur » ouvertement. Coût total de ces grand travaux sur dix ans : 34,239 milliards de francs (6,94 milliards d’euros), facture englobant, en dehors du Grand Louvre et de la BnF conçue par Dominique Perrault, le Musée d’Orsay (Gae Aulenti), le parc de la Villette (Bernard Tschumi), la Cité des sciences et de l’industrie (Adrien Fainsilber) initiée par Valéry Giscard d’Estaing, l’Institut du monde arabe (Jean Nouvel), l’Opéra Bastille (Carlos Ott), l’Arche de la Défense (Paul Andreu, Johan Otto von Spreckelsen), le ministère des Finances (Paul Chemetov, Borja Huidobro), la Cité de la musique (Christian de Portzamparc) et la Galerie de l’évolution du Museum national d’histoire naturelle (Paul Chemetov, Borja Huidobro). La salve de critiques et de polémiques concernant ces grands travaux vise le caractère de domaine réservé présidentiel et d’absolutisme que Jean-François Revel juge « inefficace » et que Le Canard enchaîné égratigne en parlant de « décisions de Tontonkhamon ».

Présent sur le dossier de ces grands chantiers, François Mitterrand laisse cependant toute liberté à Jack Lang pour mener la politique culturelle nationale qu’il entend, sans toutefois que ce dernier obtienne entière satisfaction quant au montant du budget de son ministère. Doubler le budget de la culture comme ambitionné durant la campagne présidentielle de 1981 pour atteindre le fameux 1 % dans le budget général de l’État s’est, de fait, rapidement confronté aux réticences de Jacques Delors, ministre de l’Économie. En 1982, le pourcentage passe en réalité de 0,48 % à 0,76 %. Ce n’est que durant la mandature de Jacques Toubon, qui succède Rue de Valois à Jacques Lang pendant la cohabitation, que le budget de la culture atteint le seuil des 1 %.

Le soutien à la création contemporaine
Il reste que « dans l’ordre qualitatif, l’action du ministre Jack Lang dans le champ des arts plastiques renouvelle les méthodes et en partie les objectifs qui étaient ceux de la culture depuis Pompidou, en mettant l’accent sur l’attention donnée aux artistes et sur l’insertion des arts dans la vie sociale », note Gérard Monnier dans L’Art et ses institutions en France [Collection « Folio histoire », Gallimard, 1995]. « L’enseignement dans les écoles d’art est ainsi soutenu par une subvention de l’État à leur budget qui passe, souligne-t-il, de 3 millions de francs en 1980 (1,248 million d’euros) à 36 millions de francs en 1986 (9,232 millions d’euros) ». Et l’historien de relever que « la politique suivie par le ministère de Jack Lang ne sera pas vraiment reconsidérée dans l’époque de la première cohabitation de 1986-1988 qui voit François Léotard nommé à la Culture par le Premier ministre Jacques Chirac. »
Il n’en demeure pas moins que, suite aux polémiques suscitées par les colonnes de Buren, la sourdine est mise sur la commande publique durant ces deux années. François Léotard entend privilégier le patrimoine, mettant ainsi un frein à l’essor des diverses formes de soutien à la création contemporaine mises en place par Jack Lang via l’achat et la commande d’œuvres d’art, l’extension du 1 % à la plupart des bâtiments publics construits par l’État et via la création dans chacune des vingt-deux régions d’un Frac (Fond régional d’art contemporain), au rôle central dans la décentralisation de l’État, renforcée par la création du Centre international de la bande dessinée et de l’image à Angoulême et du Centre international de recherche sur le verre  et les arts plastiques (Cirva) à Marseille.

Quant aux deux périodes de cohabitation, celle de François Mitterrand avec Jacques Chirac (1986-1988) se caractérise par un Premier ministre soucieux de se tenir à l’écart du bras de fer qui oppose le chef de l’État à Édouard Balladur, ministre de l’Économie, qui refuse de quitter ses bureaux du Louvre pour Bercy. « Jacques Chirac était très soucieux de rester en bons termes avec tout le monde. Il trouvait que mes réticences étaient maladroites politiquement », confie Édouard Balladur à Raphaël Porier et Michaël Moreau dans Main basse sur la culture : argent, réseaux, pouvoir [La Découverte, 2014]. François Léotard le leur confirme : « Chirac était très prudent. Il ne voulait pas affronter Mitterrand à ce moment-là. » Et Michèle Cotta de rapporter dans Le Monde selon Mitterrand [Tallandier, 2015] l’échange verbal entre François Mitterrand et Jacques Chirac lors de l’inauguration du Musée d’Orsay, le 1er décembre 1986, devant une foule de jeunes gens qui sifflent : « Il me semble que je suis sifflé, monsieur le Premier Ministre… »  « Non, monsieur le Président, c’est moi que ces jeunes conspuent ! » Et François Mitterrand de conclure : « Ah ! je me disais bien aussi : pourquoi est-ce qu’ils m’en voudraient ? »

Chronologie

1916
Naissance à Jarnac (16)

1937 et 1938
Décroche ses diplômes avec mention, respectivement en droit et en sciences politiques

1944
Désigné commissaire général correspondant du ministère des Prisonniers par Charles de Gaulle

1971
Devient le premier secrétaire du Parti socialiste

1981-1995
Occupe la fonction de président de la République

1996
Atteint d’un cancer, il décède à Paris le 8 janvier

François Mitterrand, Journal pour Anne. 1964-1970, éditions Gallimard, 496 p., 45 €
François Mitterrand, Lettres à Anne. 1962-1995, éditions Gallimard, 1 280 p., 35 €

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°697 du 1 janvier 2017, avec le titre suivant : François Mitterrand, le président bâtisseur

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