Samedi 15 décembre 2018

Politique

Série Les présidents et les arts (6/7)

Sarkozy l’ambigu

Par Christine Coste · L'ŒIL

Le 17 février 2017 - 1820 mots

Voulus par Nicolas Sarkozy, Hadopi, le projet du Grand Paris, le Conseil de la création artistique et le Musée de l’histoire de France sont des marqueurs d’une politique culturelle et artistique traversée par des polémiques, des défiances et des divisions du côté de son propre camp politique.

Ce n’est un secret pour personne : Nicolas Sarkozy n’a pas un rapport spontané et naturel avec le monde de la culture, encore moins avec celui des arts, à commencer avec son père, le peintre Pal Sarkozy. Sa personnalité, ses discours et son comportement ont beaucoup fait gloser, quand ils n’ont pas soulevé des vagues de protestations, que ce soit au cours de la campagne présidentielle ou durant son quinquennat. Son élection à la présidence de la République, le 6 mai 2007, marque de fait une rupture dans les relations du chef de l’État avec les affaires culturelles, et encore plus avec les arts. Le sort du ministère de la Culture a été, à ce titre, l’objet de discours les plus contradictoires durant la campagne. En un an, on est passé de sa dissolution au sein du ministère de l’Éducation nationale (convention de l’UMP sur la culture de janvier 2006) à l’ambition d’augmenter sa part dans le budget de l’État. « Le 1 % culturel, c’est insuffisant », déclare Nicolas Sarkozy dans les colonnes du Journal des Arts (13 avril 2007). Reste la crainte de voir le ministère disparaître qui conduit, une semaine après l’élection présidentielle, des personnalités du cinéma à exprimer leurs craintes dans une tribune dans Le Monde : « Ne supprimez pas le ministère de la Culture », lancent Jean-Claude Carrière, Costa Gavras, Agnès Jaoui, Jeanne Labrune, Bertrand Tavernier, Pierre Jolivet, Cédric Klapisch ou Claude Miller.

La nomination, le 18 mai, de Christine Albanel Rue de Valois rassure, bien que la fonction de porte-parole du gouvernement que lui rattache le Premier ministre François Fillon ne soit pas sans rappeler son incompatibilité avec ses fonctions. Catherine Trautmann, au temps de la cohabitation Jacques Chirac-Lionel Jospin, en avait fait les frais. D’autre part, la personnalité plutôt discrète de l’ancienne plume et conseillère culture de Jacques Chirac ne s’y prête pas. Néanmoins, elle accepte et quitte la présidence du Musée et du Domaine national de Versailles, qu’elle confie à Jean-Jacques Aillagon. Mais elle ne s’y trompe pas : sa nomination est avant tout politique. « Il avait l’impression que je pouvais être l’intermédiaire entre Jacques Chirac et lui »,  dit rétrospectivement Christine Albanel, autrement dit une caution chiraquienne après le soutien tardif de ce dernier à rallier celui qui l’avait trahi lors des élections présidentielles de 1995 au profit d’Édouard Balladur. 

Des relations difficiles avec la Rue de Valois
Christine Albanel connaît Nicolas Sarkozy depuis les réunions hebdomadaires que tenait le maire de Paris au début des années 1990. En 2006, elle rejoint son premier réseau de conseillers de la campagne présidentielle, au premier rang desquels, dans l’ombre, l’ancien patron de Minute Patrick Buisson, opérateur de l’Identité nationale et de son ministère, et, à visage découvert, Emmanuelle Mignon, Claude Guéant, David Martinon, Henri Guaino et Pierre Giacometti, entre autres.

La nomination de Georges-Marc Benamou, ancien patron de Globe et ex-conseiller culture et mémorialiste de François Mitterrand, au poste de conseiller culture et communication auprès du chef de l’État, est la première prise à gauche de Nicolas Sarkozy. Peu du goût de ses compagnons de route, elle marque aussi sa manière de gouverner par le rapport de force constant et la déstabilisation. « Nicolas Sarkozy n’aime pas sa famille politique, à la différence de Chirac qui savait si bien compagnonner et ripailler. Il fait semblant », note Georges-Marc Benamou dans Comédie française (Fayard, 2014, Éd. Pluriel, 2016), à l’instar de nombre de ceux qui l’ont côtoyé. L’inimitié immédiate entre Georges-Marc Benamou, malgré sa courte présence (dix mois), et Christine Albanel s’accompagne de tensions et de défiances récurrentes l’un envers l’autre, renforcées par la haute main sur la culture du secrétaire général de l’Élysée, Claude Guéant, et du conseiller Patrick Buisson.

La méfiance, la distance et le peu de considération du Palais vis-à-vis de la Rue de Valois n’ont jamais été aussi importants. La feuille de route de l’Élysée et de Matignon à l’attention de la ministre de la Culture et de la Communication, du 1er août 2007, porte le sceau d’Emmanuelle Mignon, directrice de cabinet de Nicolas Sarkozy, et de Claude Guéant. Les réactions fusent devant son contenu demandant que « chaque structure subventionnée rende compte de son action et de la popularité de ses interventions » et à Christine Albanel de « fixer des obligations de résultats […], d’étudier la pertinence de l’organisation des commandes d’artiste (Fnac et Frac) et d’engager une réflexion sur la possibilité pour les opérateurs publics d’aliéner les œuvres de leurs collections dans le souci de valoriser au mieux le patrimoine de la Nation ». En confiant à Jacques Rigaud une mission sur ce dernier point, Christine Albanel désamorce l’inquiétude des musées sous sa direction. « Je savais qu’il donnerait les éléments les plus solides pour conforter la non-aliénation », dit-elle. Elle sait que la réforme de l’audiovisuel, chronophage, est prioritaire pour le chef de l’État, comme le sont le dossier de la sauvegarde des droits d’auteurs et de la lutte contre le piratage, future loi controversée Création et Internet, dite Hadopi.

Sarkozy, président bâtisseur du Grand Paris
Portée par Christine Albanel,  cette loi émane de la mission confiée durant l’été 2007 par Nicolas Sarkozy à Denis Olivennes, alors encore patron de la Fnac. La ministre ne s’y trompe pas : les grandes consultations et décisions échappent à son ministère. Ne font pas exception le patrimoine culturel et la campagne de cession de patrimoine immobilier, intensifiée par la restructuration de l’État engagée par Nicolas Sarkozy, dont font l’objet, notamment, l’hôtel de la Marine à Paris et l’ancien siège de Météo France, situé près de la tour Eiffel, lequel sera racheté par la Russie pour y élever une cathédrale orthodoxe. Différents épisodes et scandales émailleront ces dossiers, en particulier celui de l’hôtel de la Marine, notamment quand Valéry Giscard d’Estaing se voit confier en février 2011 la présidence d’un comité de réflexion à propos de son devenir. La confirmation en janvier 2008 de la construction du Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MuCEM) avant 2013, selon les plans quelque peu modifiés de l’architecte Rudy Ricciotti (choisi onze ans auparavant), relance ce projet, que Nicolas Sarkozy entend voir aboutir, d’autant plus que Marseille-Provence a été choisie comme capitale européenne de la culture 2013. Comme les présidents qui l’ont précédé, Nicolas Sarkozy se veut un bâtisseur, mais version baron Haussmann, avec le lancement du chantier du Grand Paris, vieille idée de la gauche réclamée par les urbanistes et les architectes qu’il reprend pour l’ériger très tôt, comme Hadopi, en cheval de bataille.

« Le projet d’aménagement global du Grand Paris », annoncé lors de l’inauguration de la Cité de l’architecture et du patrimoine par le président de la République, le 17 septembre 2007, aboutit en juin 2008 par la réception à l’Élysée de dix grands noms de l’architecture, parmi lesquels Richard Rogers (l’un des concepteurs du Centre Pompidou) et les Français Roland Castro, Antoine Grumbach, Yves Lyon, Jean Nouvel et Christian de Portzamparc, tous enthousiasmés par cette réflexion lancée sur l’architecture, l’urbanisme et les transports en Île-de-France. Pourtant, Nicolas Sarkozy va perdre progressivement l’initiative sur ce projet qu’il a enclenché, faute d’avoir trouvé dans son propre camp des relais solides. Les réactions virulentes des élus de gauche d’Île-de-France, qui y voient une manœuvre politique, s’accompagnent de réticences de la part des élus de droite.

Le rapprochement tardif avec le monde de la culture
Le lancement du Conseil de la création artistique, initié par Nicolas Sarkozy en janvier 2009 et dirigé par Marin Karmitz, a connu le même sort. Pensée par ce dernier, réalisateur et fondateur de la société de production et de distribution MK2 comme un laboratoire transversal pour « promouvoir la création en allant vers les publics au lieu de les faire venir », la création de ce conseil a été dès son annonce perçue tant à droite qu’à gauche comme une marque de défiance vis-à-vis du ministère de la Culture et a fait l’objet d’obstructions diverses, au niveau du ministère d’abord, pourtant codirecteur avec Matignon de ce conseil créé  sous les auspices de la présidence de la République. Christine Albanel, mais surtout Frédéric Mitterrand, son successeur à la tête du ministère à partir du 29 juin 2009, et Claude Guéant en seront les plus farouches adversaires. Des dirigeants d’institutions artistiques publiques approchés par Marin Karmitz, seul Laurent Le Bon, directeur du Centre Pompidou-Metz, pourra ainsi rejoindre les membres du conseil après le feu vert de sa hiérarchie. Marin Karmitz rapporte dans Comédies (Fayard, 2016) que d’autres comme Alexia Fabre, directrice du Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, en seront empêchés. La dissolution du Conseil de la création artistique en mai 2011 aura le parfum d’un gâchis.

Rétrospectivement, le discours au Carré d’art de Nîmes de Nicolas Sarkozy, réservoir d’annonces surprises, comme le lancement du Conseil de la création artistique, ou plus attendues comme le Musée de l’histoire de France, promesse de campagne, aura fait long feu, Aurélie Filippetti mettant un coup d’arrêt au projet de La Maison de l’histoire de France. Toutefois, dans le rapport à la culture et aux arts du président de la République, il y a un avant et un après Carla Bruni. La rencontre, puis le mariage de Nicolas Sarkozy avec la chanteuse, en février 2008, l’introduit dans un milieu culturel, littéraire et artistique qu’il n’a pas l’habitude de fréquenter. Il est aux antipodes de celui du couple qu’il a formé avec Cécilia Ciganer. Seul dénominateur commun entre elles : la place qu’il leur a accordée, qui va bien au-delà de la sphère privée.

Dans La Cause du peuple, l’histoire interdite de la présidence Sarkozy (Éd. Perrin, 2016), Patrick Buisson le note : Carla Bruni « a eu un rôle politique considérable et un rôle sur Nicolas Sarkozy. Car l’intime a privatisé la fonction », à l’instar de Cécilia, y compris durant les premiers mois de la présidence, qui vit Nicolas Sarkozy obsédé par le sauvetage de leur union. Avec Carla Bruni, les relations entretenues par le chef de l’État avec la culture et les arts se font moins distantes, ce que n’avait pas réussi à générer l’amitié avec le collectionneur Bernard Arnault, p-dg de LVMH. Visites de musées, d’expositions en France ou à l’étranger, rencontres avec des artistes, tel Pierre Soulages, s’inscrivent désormais dans l’agenda présidentiel. Certains voient dans la nomination de Frédéric Mitterrand, proche de l’ancien mannequin, de sa mère et de sa sœur, une suggestion de Carla Bruni. D’une part, il est le neveu de François Mitterrand, d’autre part,  sa personnalité et ses discours flamboyants collent avec ce que Nicolas Sarkozy attend d’un ministre de la Culture. Le monde de l’art se montrera plus circonspect. Les atermoiements autour du devenir du Palais de Tokyo rappelleront toutefois les profondes divisions de ce milieu. La victoire de François Hollande, le 6 mai 2012, sera-t-elle pour lui de meilleur augure ?

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Cet article a été publié dans L'ŒIL n°699 du 1 mars 2017, avec le titre suivant : Sarkozy l’ambigu

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