Vendredi 19 octobre 2018

Art contemporain

Diep-Haven, un festival transmanche par-delà le Brexit

Par Tristan de Bourbon (correspondant à Londres) · lejournaldesarts.fr

Le 20 août 2018 - 769 mots

Alors que le Brexit est enclenché, depuis 2014, ce festival de création contemporaine relie la Normandie et l’East Sussex.

Le Bois des Moutiers, une des résidences du festival Diep-Haven.
Le Bois des Moutiers, une des résidences du festival Diep-Haven.

Le festival Diep-Haven est né de la volonté de reconnecter deux régions qui ne faisaient il y a bien longtemps qu’une et désormais séparées par une mer, deux régions qui ont suivi une évolution semblable et se connaissent pourtant mal. « Les deux côtes étaient riches, elles sont devenues pauvres et sont aujourd’hui en quête de régénération » explique l’artiste Alice Schÿler Mallet, fondatrice et co-commissaire du festival. Malgré cette histoire et ce présent similaires, et même si la pêche a pendant des siècles rapproché les deux côtes, leurs relations ont toujours été limitées. 

Lorsqu’Alice Schÿler Mallet, originaire de la région de Dieppe, tente une première fois de lancer un festival transmanche en 2004, elle perçoit un intérêt très fort des Britanniques. Ses velléités sont pourtant bloquées par l’incapacité des deux régions à échanger, par le manque d’infrastructures culturelles de Dieppe et par sa propre méconnaissance du processus de demande de subvention anglais. Le projet voit finalement le jour dix ans plus tard sous le nom Diep-Haven - un jeu de mots entre les deux villes de Dieppe et Newhaven dont la prononciation signifie « paradis profond » -, notamment grâce à la volonté de l’Arts Council England, l’entité de gestion des financements artistiques en Angleterre, de soutenir ces créations internationales. 

Et nul doute que la décision des électeurs britanniques de sortir le Royaume-Uni de l’Union Européenne a renforcé son importance aux yeux des autorités culturelles britanniques, inquiètes de voir leur pays couper de ses voisins. « Nous avons tous deux besoin l’un de l’autre : la France a besoin de l’Angleterre et l’Angleterre de la France », assure Rosie Hermon, la co-commissaire. « Nous essayons de casser la barrière du langage en étant entièrement bilingue. Nous avons créé un festival franco-britannique avec autant d’événements en Angleterre qu’en France. » 

Les précédentes éditions tournaient autour du lien maritime entre les deux côtes. Cette année, le thème « Terra Firma » se concentre sur le paysage. « Les deux terres étaient liés avant la glaciation si bien que les sols et les plantes sont aujourd’hui souvent semblables » précise Alice Schÿler Mallet. « Cela permet donc de faire ressortir l’impact humain sur la nature et plus encore les différences et les similarités d’approches culturelles entre les deux régions » renchérit Rosie Hermon. Et également l’influence des voisins les uns sur les autres. 

Cette interaction tient à cœur à la Française, elle dont la vaste famille possède le Bois des Moutiers. Le parc de ce domaine protégé de douze hectares a été conçu au début du XXe siècle dans le style Arts & Crafts par la paysagiste anglaise Gertrude Jekyll, auteur de 400 jardins des deux côtés de la Manche. Sa demeure a été dessinée par l’architecte anglais Edwin Luytens, qui a notamment planifié New Delhi. 

Même si Alice Schÿler Mallet a choisi de travailler avec plusieurs artistes dans le château de Dieppe, ce n’est donc pas une surprise que trois œuvres du festival aient été installées dans ce lieu si franco-britannique. Parmi celles-ci, les anciens potagers du jardin ont été ornés de larges tirages de photographies prises par Gertrude Jekyll à l’époque de la construction du Bois des Moutiers, où ses modèles se mêlent à la nature, à la forêt, au potager. Les collages de la Française et résidente new-yorkaise Leonora Hamill sont eux exposés dans le grand salon de la maison. Ils n’ont pas été conçus spécifiquement pour le festival mais ces mélanges de tissus indiens et écossais et de photographies noir et blanc du XIXe et du XXe siècle s’intègrent parfaitement - presque par magie - dans la décoration et le style de leur lieu d’accueil. 

Pour mettre en valeur l’interconnexion constante entre les deux régions, le jardinier-paysagiste Mark Brown a installé sur le ferry qui relie les deux villes un mini jardin flottant avec des plantes et des légumes présents des deux côtés de la Manche. Il en est lui même l’un des exemples caractéristiques : ce Britannique est installé depuis plusieurs décennies près de Dieppe, où il a recréé un jardin composé de flore préhistorique. 

Sur le sol britannique, les œuvres sont exposées sur plusieurs sites, situés non loin de la côte entre Brighton et Newhaven. Des installations vidéo, des vêtements et des sculptures principalement créées après des résidences d’artistes. A l’image de l’artiste portugaise Gabriela Albergaria, qui a greffé sur un cèdre himalayen mort des branches de nombreux arbres voisins. Comme pour montrer le rôle et l’influence des corps étrangers dans le cycle de la nature. 

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