Mercredi 23 septembre 2020

Politique

Cannes, comment réduire la fracture sociale ?

Par Véronique Pierron · Le Journal des Arts

Le 13 mars 2020 - 1183 mots

CANNES

Cannes, ce n’est pas seulement le festival et son tapis rouge, c’est aussi une ville de contrastes où la pauvreté est réelle. La culture y apparaît comme un élément fondamental de croissance économique.

Vue de Cannes. © Marina Cervantes, 2018. Pixabay License.
Vue de Cannes.
Photo Marina_cervantes, 2018

Cannes est un Janus à deux visages. Cannes la riche avec son festival, ses paillettes et ses voitures de luxe et Cannes la pauvre avec les quartiers de République et de Cannes La Bocca. « C’est la gare SNCF qui marque la frontière entre les deux villes », avertit le candidat de la France insoumise, Olivier Baconnet. 18,4 % des Cannois vivent en dessous du seuil de pauvreté et 40 % des ménages de Cannes La Bocca disposent de moins de 1 000 euros par mois. Dans ces conditions, le maire LR, David Lisnard, martèle : « La culture est fondamentale et constitue le premier budget de la Ville avec 35 millions d’euros, car c’est un élément de croissance économique qui génère de l’emploi. » Le festival à lui seul coûte tous les ans 25 millions d’euros dont 50 % sont financés par des subventions publiques, la Ville lui attribue 5 millions d’euros dont 1,9 million d’euros de subventions prélevées sur l’enveloppe globale des 5,3 millions d’euros consacrés aux 63 associations culturelles. Une grande partie va aussi à Cannes Séries [festival international des séries] et à l’école de danse Rosella-Hightower. C’est pourquoi le candidat de la liste de gauche unie PCF/PS, Dominique Henrot veut « diminuer les subventions du festival, car c’est avant tout un marché, pour les redistribuer aux associations ».

Si à Cannes l’événementiel est roi, l’offre culturelle est cependant assez riche avec deux musées, une résidence d’artistes, un espace d’exposition temporaire d’art contemporain, un théâtre pour la jeunesse qui accueille ponctuellement des concerts. Maire depuis 2014, David Lisnard a fait le choix d’embarquer les plus jeunes Cannois dans la culture avec une éducation artistique et culturelle disposant d’une enveloppe d’1,5 million d’euros. Dans ce cadre, par exemple, « la Mairie offre aux Cannois de six ans, un trousseau de six livres et propose la découverte d’une grande œuvre par année scolaire », souligne David Lisnard.

« Le festival, on le regarde à la télé »

Ces ambitions et réalisations louables ne masquent toutefois pas l’écart entre l’offre culturelle et les attentes de la population. Même si David Lisnard prévient qu’il « faut différencier événementiel et culture », on ne peut s’empêcher d’entendre ce jeune Cannois de La Bocca lancer : « Nous, le festival, on le regarde à la télé alors qu’il est en bas de chez nous. » Dominique Henrot évoque ces projections de courts métrages à 3 euros où la salle est vide. « Les jeunes n’utilisent pas assez la culture et il faut leur permettre une accession gratuite à des spectacles et programmes en faisant progresser les arts vivants pour tous. » Pour les encourager, il propose « de préempter le Grand Jardin, seule propriété privée de l’Île Sainte-Marguerite qui est à vendre 45 millions d’euros pour la transformer en résidence d’artistes ».

Afin d’ouvrir les festivités aux Cannois, le maire va organiser les deux mercredis du festival, une projection pour 2 400 enfants avec l’équipe du film. Pour Olivier Baconnet, c’est une bonne chose mais insuffisante. « À Cannes, les gens se déplacent quand c’est brillant, car la population est très préoccupée par le marqueur social, explique-t-il. Il faut baisser les tarifs des grosses productions qui font briller les yeux. » Il envisage la création d’un comité mixte d’artistes, d’urbanistes, de techniciens et de financiers qui auraient pour charge la programmation culturelle de la ville.

Pragmatique, il propose aussi de remédier à la désertion des cinq médiathèques, notamment celles des quartiers modestes. « Les populations issues de l’immigration n’y vont pas et il faut donc que la culture vienne à elles en développant un système de médiathèques ambulantes dans lesquelles se trouveraient à côté des livres, des médias numériques et des attractions sous forme d’ateliers de jeux vidéo », expose-t-il.

Pointant l’insuffisance de salles de spectacles adaptées, Cannes ne disposant que de deux petites salles et la grande du Palais des festivals, Dominique Henrot compte en créer deux nouvelles. « La première sera réservée aux arts vivants avec des locaux annexes pour héberger des troupes locales et la seconde sera adaptée aux musiques actuelles », décrit-il. Pas de financement privé pour cette réalisation, mais un emprunt municipal, car « ce sont des espaces pour tous », ajoute le candidat de la gauche unie. Conscient de cette insuffisance, le maire soutient quant à lui, le projet de création d’un Zénith à Cannes La Bocca, par des fonds privés.

De grands projets en cours et à venir

Du côté de l’art contemporain, David Lisnard veut renchérir sur le succès des expositions temporaires en agrandissant le centre d’art actuel, sur les trois étages que compte La Malmaison. Olivier Baconnet a lui aussi des visées sur cette maison de la Croisette pour créer un « centre artistique de la photo qui rassemblera l’histoire cinématographique de Cannes et des expositions temporaires des plus grands photographes », explique-t-il. Pour le lieu d’implantation de son musée, son cœur balance aussi du côté de « Cannes La Bocca, à proximité du campus universitaire en création ». Le financement de cette construction sera à la fois privé et public, car la Ville doit « entrer dans le tour de table », insiste-t-il.

« Faire un axe de développement sur Cannes La Bocca » est l’un des objectifs du maire. Autour du campus dont l’ambition est de devenir l’école internationale des métiers de l’écriture, le musée du cinéma est en projet et un multiplex en cours de construction. « Les financements seront privés, explique le maire. Car notre arme, c’est la réserve foncière. » Enfin, parmi les grands projets inédits, celui d’un musée subaquatique qui ouvrira fin 2020 au sud de l’Île Sainte-Marguerite. D’une surface de 54 m2, les sculptures seront réalisées par l’artiste Jason deCaires Taylor et son financement de 400 000 euros sera en partie l’œuvre du mécénat.

Cannes va se doter de son « Guggenheim » du cinéma  

Musée. « L’idée est de créer un Guggenheim ou un Pompidou du 7e art pour ne pas laisser toute la place aux États-Unis », explique David Lisnard. « Nous avons déjà 200 millions d’euros d’investissement prévus pour cette création dont l’objectif est d’attirer aussi les mastodontes du cinéma. » Il doit se démarquer des musées idoines existants en Europe ou aux États-Unis en proposant une approche immersive au public grâce à un équipement ludo-éducatif. « Par exemple, confie le maire, le public via la réalité virtuelle, pourra monter les marches du Palais des festivals en compagnie de ses artistes préférés. » Trois ailes composeront le futur musée dont un espace de 5 000 m2 pour l’histoire du cinéma, un autre emmènera les visiteurs dans l’univers des effets spéciaux. Le dernier sera consacré aux archives du Festival de Cannes. Le lieu pose polémique. Si la Mairie a jeté son dévolu sur un emplacement qui abrite actuellement des terrains de sport en bord de mer, Dominique Henrot veut « délocaliser le musée pour préserver les espaces verts ». Pour compléter le complexe cinématographique, le maire nous annonce qu’« une entreprise leader vient juste de signer pour la création de studios de tournage et d’enregistrement sur 5 hectares à La Bocca ». Il s’agit de la friche industrielle de l’ancienne usine AnsaldoBreda.

 

Véronique Pierron

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°540 du 28 février 2020, avec le titre suivant : Cannes, comment réduire la fracture sociale ?

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