Vendredi 23 octobre 2020

Restitution : rapport de forces ou compromis ?

Par Pascal Ory · Le Journal des Arts

Le 14 octobre 2020 - 677 mots

Le projet de loi relatif à la « restitution de biens culturels à la République du Bénin et à la République du Sénégal » va faire date, à l’échelle internationale aussi.

Cette décision politique repose sur un système philosophique qui mérite d’être questionné. Sous le regard de l’histoire, l’initiative française nous rappelle que les musées se sont longtemps fondés sur une part de viol. Ce constat remonte à la génération qui a vu s’installer à demeure la forme moderne du musée et, comme par hasard, il a d’abord eu lieu en France, où, dès 1796, l’historien Quatremère de Quincy dénonce la violence faite aux œuvres d’art italiennes par le conquérant révolutionnaire français, au profit du Musée du Louvre. Il n’est pas anodin non plus que la plus solennelle relance du débat soit partie en 1981 de Grèce, avec la campagne lancée par Mélina Mercouri, demandant au British Museum la restitution des frises du Parthénon. Ces positions de principe ne furent suivies d’aucun effet. Si la France restitua des œuvres volées en Italie ou en Allemagne, ce fut parce qu’elle y fut contrainte, en 1814, par la défaite.

Les choses ont commencé à changer deux siècles plus tard, quand un net mouvement de restitution aux descendants des propriétaires juifs spoliés par les nazis confirma que ce qui comptait le plus en l’espèce, c’était non le rapport de forces mais l’évolution des mentalités. La « loi Bénin », qui concerne aussi le Sénégal, franchit un pas supplémentaire. Malgré ce qu’a affirmé le ministre français du Commerce extérieur, il s’agit bien d’une démarche de « repentance », donc d’une démarche éthique : sans quoi il n’y aurait pas de fondement solide à la restitution. Mais, du coup, quelles limites donner à l’éthique ? La suspicion sur les conditions d’acquisition des œuvres des collections peut s’étendre de l’Afrique aux autres cultures dominées, asiatiques ou amérindiennes, et concerner toutes les collections d’ethnologie occidentale. En France, les collections fondatrices des musées et bibliothèques proviennent souvent de la mise sous séquestre à la Révolution d’objets propriété de l’Église catholique et de familles d’émigrés. Le Saint-Siège ou les familles spoliées vont-ils en demander la restitution ? Après tout, les États successeurs de l’URSS et des démocraties populaires se sont engagés sur cette voie…

On voit que la philosophie qui préside à la restitution n’est pas seulement émancipatrice mais aussi identitaire, pas seulement « de gauche » mais aussi « de droite » : ce bien m’appartenait ; je le reprends. Et l’argumentation universaliste de l’ancienne gauche – qui fonde, en particulier, l’inaliénabilité des collections publiques – est désormais confrontée à l’objection postmoderne : votre universalisme est une philosophie occidentalo-centrée.

Face à ce problème, il n’y a que deux solutions : ou bien le rapport de forces l’emporte, ou bien une position de compromis est adoptée. Dans le premier cas, si le rapport pèse en faveur des cultures établies, les États continueront à camper sur leurs positions, soutenus, explicitement ou pas, par leurs institutions muséales, au nom, en théorie, du partage international des œuvres, et en pratique, des dangers pesant sur des collections mal protégées, voire livrées au pillage. S’il pèse en faveur de ceux qui ont été spoliés, il n’y a aucune raison de fond pour que l’on choisisse parmi les œuvres, sauf à discuter au cas par cas les notions, redoutables, d’« acquisition » et d’« ayant droit ».

La solution de compromis, elle, cherche à substituer à cette logique des principes celle des opportunités. C’est celle que le projet de loi 3221 adopte : la France restituerait une sélection d’œuvres, traitées en trophées de guerre ; elle s’engage à aider les États africains à mettre en place un système muséal fiable ; enfin elle se prononce clairement en faveur d’une politique d’échanges et de circulation.

Les partisans de la restitution intégrale argueront qu’il ne s’agit plus que d’une restitution « symbolique ». On pourra répondre qu’à symbole, symbole et demi : cette remise en cause du principe d’inaliénabilité des collections publiques va loin. Contrairement aux apparences, ce choix du compromis est toujours, dans l’Histoire, le plus courageux, puisqu’il mécontente les deux parties. Il est donc, mêmement, le plus fragile.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°553 du 16 octobre 2020, avec le titre suivant : Restitution : rapport de forces ou compromis ?

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