Mercredi 26 février 2020

Tribune

Restitutions : que faire maintenant ?

Par Jean-Yves Marin · lejournaldesarts.fr

Le 7 janvier 2020 - 991 mots

PARIS

Jean-Yves Marin plaide pour un dialogue avec les pays concernés afin de définir un nouvel état de droit.

Jean-Yves Marin. © Photo Fay2511, 2018, CC BY-SA 4.0.
Jean-Yves Marin.
Photo Fay2511, 2018

En novembre 2018, le rapport « restituer le patrimoine africain », réalisé par Felwine Sarr et Bénédicte Savoy, était remis au Président de la République. En France, ce rapport a donné lieu à une abondante littérature. Il a également suscité des réactions positives en Europe et accéléré certaines restitutions par les Pays-Bas, l’Allemagne et le Royaume-Uni. En Afrique, il a soulevé une vague de satisfaction et d’espoir avant d’occasionner des doutes, tant ce sujet est générateur de déceptions depuis les indépendances.

Tout a été dit sur ce rapport qui conjugue des qualités universitaires indéniables à une surprenante méconnaissance du monde des musées et de leur gestion. Alors que depuis des décennies les restitutions font débat au sein du Conseil International des Musées (ICOM) et des organisations professionnelles, le rapport semble les ignorer ou au mieux les classer comme éléments d’historiographie muséale. Du fait de cet absence de recul, le rapport préconise des solutions radicales, souvent excessives et difficilement applicables. Il ne propose pas de calendrier d’action réaliste, ce qui laisse la part belle à tout ce que le Ministère de la Culture compte de partisan du statu-quo. Ainsi certains ont pu à nouveau brandir le concept fumeux de « musée universel » imaginé en son temps pour bloquer toute velléité de restitutions.

La récente restitution au Sénégal du sabre dit « El Hadj Oumar Tall » fabriqué en Alsace, n’apporte que peu de clarté au débat. Les conseillers du Premier ministre auraient pu utilement l’orienter également vers les restes du Roi des Floups de Casamance, mort en captivité en France en 1903, conservés au Musée de l’Homme.
Ou encore en direction de La Pierre Lyre du village de Soto au Sénégal, considérée comme l’un des plus anciens mégalithes du monde fut prêtée à la France en 1967. Elle demeura longtemps sans véritable statut avant de rejoindre le Quai Branly, au grand dam des archéologues sénégalais. Ces deux exemples touchent au cœur même des collections et, par leur caractère emblématique, pourraient alimenter une réflexion générale sur l’utilisation raisonnée des collections.

La France conserve des objets archéologiques d’Afrique du nord et du Moyen-Orient, en grand nombre dont le statut mériterait d’être défini. Les collections asiatiques sont dans un flou habilement entretenu. Ainsi, les trésors de l’ancien Palais d’été de Pékin, pillé en 1860, par les troupes franco-britanniques, sont disséminées dans les collections européennes. Là encore, il ne s’agit pas nécessairement de restitutions qui ne sont pas demandées, mais de l’établissement d’un statut pour ces œuvres afin d’en faire le meilleur usage à l’avenir, sans crainte de saisies aux frontières. C’est par un dialogue avec les pays spoliés et la mise en place de critères équitables que de nouveaux équilibres peuvent se mettre en place.
Cette grande « remise à plat », n’implique évidemment pas de « vider » les musées occidentaux, mais simplement d’assumer notre histoire au travers des objets et d’œuvres d’art les plus significatifs.

La promulgation d’une loi spécifique pour la restitution des têtes Maories en 2010, ou encore le maquillage en prêt de la restitution de fait de 297 manuscrits coréens rendus à la Corée du Sud, pour aider à une opération commerciale montre l’embarras et les atermoiements du Ministère de la Culture, face à des demandes de restitutions « politiques » émanant du Quai d’Orsay.
Les déclarations du Président de la République offrent enfin un moyen de sortir des arrangements et bricolages avec l’Histoire. Si la France veut conserver son aura culturelle, elle doit maintenant, ratifier la convention UNIDROIT de 1995, sur les « Biens culturels volés ou illicitement exportés ». Cela inscrirait les restitutions dans une perspective durable.

Les nouvelles générations de professionnels de musée en Afrique comme en Europe, s’investissent davantage dans les restitutions. Elles connaissent l’intérêt du public et sa compréhension des enjeux. Elles connaissent l’impatience de la jeunesse africaine ou issue de la diaspora. Beaucoup ont compris que les restitutions sont un moyen de refonder les musées des cultures du monde dans un nouveau partenariat avec les pays sources.
Dans le Code de déontologie de l’ICOM, pour les musées co-écrit et publié en 2007, nous avions posé comme principe que « les musées doivent être disposés à engager le dialogue en vue du retour des biens culturels vers un pays ou un peuple d’origine » (6.2). Or la grande majorité des conservateurs du musée à travers le monde sont membres de l’ICOM, et à ce titre se sont engagés à respecter les principes du Code de déontologie. Ils ne l’ont sans doute pas oublié.
L’obstacle juridique n’est pas aussi important qu’il n’y paraît. L’excellent chapitre du rapport Savoy/Sarr, intitulé « accompagner le retour », qui analyse les évolutions possibles du droit expose comment tracer un chemin qui ne remettrait pas en cause le principe d’inaliénabilité des collections.
Dans ce contexte, il serait déraisonnable de légiférer uniquement sur les collections en provenance de l’Afrique sub-saharienne. C’est d’une loi générale sur la propriété des collections dont nous avons besoin !

La fameuse « boîte de Pandore » si souvent agitée par les opposants aux restitutions ne s’ouvrira que si un nouvel état de droit n’est pas défini.
Récemment, un colloque consacré à « 20 ans de réparations des spoliations antisémites pendant l’occupation : entre indemnisation et restitutions » organisé par le C.I.V.S (Commission pour l’indemnisation des victimes de spoliation intervenues du fait de législations antisémites), a montré combien la France était en mesure d’assumer son passé, en y consacrant les moyens humains et financiers nécessaires. Alors que cela semblait impensable, beaucoup a été fait. C’est à mettre au crédit de la France.

Les restitutions coloniales procèdent d’une démarche différente mais qui s’inscrit aussi dans le besoin de clarification d’une histoire mondiale de la France, émergente. Il n’est pas question ici de repentance, mais d’urgence à écrire en commun un nouveau chapitre d’une histoire tourmentée. Il est vital que les musées-garants de témoignages matériels de l’histoire – en soient des acteurs engagés.

Jean-Yves Marin
Muséologue
Directeur des Musées d’art et d’histoire de Genève (2009-2019)
 

Thématiques

Tous les articles dans Opinion

Le Journal des Arts.fr

Inscription newsletter

Recevez quotidiennement l'essentiel de l'actualité de l'art et de son marché.

En kiosque