Patrimoine

PATRIMOINE ITALIEN

À Venise, Le Grand Hôtel des bains cherche un repreneur

Par Olivier Tosseri, correspondant à Rome · Le Journal des Arts

Le 9 juin 2021 - 1039 mots

LIDO / ITALIE

Le symbole du luxe de la Belle Époque et de la Dolce Vita est à l’abandon depuis plus d’une décennie. Le chantier de sa restauration risque de ne jamais commencer.

Venise. Le fantôme de Mort à Venise hante le Lido. Le Grand Hôtel des Bains est le joyau d’architecture Art nouveau qui a servi de cadre à la nouvelle de Thomas Mann publiée en 1912 et de décor au film de Luchino Visconti sorti en 1971. Il est aujourd’hui complètement abandonné et sa façade délabrée fixe tristement la mer. Les échos des festivaliers de la Mostra se sont tus. Plus un rire de diva ne résonne dans ses 172 chambres et 19 suites. On n’entendra pas plus les glaçons s’entrechoquer dans le verre d’un réalisateur au bar ou le tintement des couverts d’une aristocrate au restaurant. Le gémissement du vent éparpille ces lointains souvenirs en balayant le perron en ruine. Voici un peu plus d’une décennie que l’établissement balnéaire de luxe est en jachère.

Haut lieu de la mondanité aristocratique et artistique

La décadence a beau être l’une des caractéristiques du charme de Venise, les Vénitiens ne peuvent se résoudre à voir disparaître ce qui est bien plus qu’un élément de leur propre patrimoine. Inauguré avec faste le 5 juillet 1900, l’hôtel conçu et construit par les frères Raffaello et Francesco Marsich était alors à la pointe de la modernité avec son illumination électrique, l’installation du téléphone, ses ascenseurs ou encore ses salles de bains privées. Il rencontre un tel succès que dès 1905 des projets de tunnels traversant la lagune pour le relier à Venise sont ébauchés et trouvent des financements auprès de banques anglaises. La Première Guerre mondiale les enterra définitivement. Pas plus que la Seconde Guerre mondiale, elle ne fera pourtant perdre au Grand Hôtel des Bains son rang de symbole du luxe successivement de la Belle Époque, des Années folles et enfin de la Dolce Vita. Les plus grands noms viennent y séjourner, du Prix Nobel de littérature Thomas Mann à l’écrivaine et journaliste américaine Elsa Maxwell, mais aussi le chah d’Iran Reza Pahlavi, le roi d’Égypte Farouk ou encore Henry Ford et Liz Taylor. C’est sous ses lambris dorés qu’Hitler rencontra pour la première fois Mussolini et que le chorégraphe Serge de Diaghilev, fondateur des Ballets russes, expira en 1929.

La Seconde Guerre mondiale épargne ce haut lieu de la mondanité aristocratique et artistique. Les décennies de la Dolce Vita, celles des années 1950 et 1960, le font briller d’un nouvel éclat. Une lumière qui pâlit après la grande inondation de 1966 qui ravage Venise. Les vacanciers le désertent peu à peu et sont remplacés par des équipes de tournage. En 1996, il servira de décor pour le film Le Patient anglais (réal. Anthony Minghella). Le Grand Hôtel des Bains est surtout le grand malade vénitien ; il a besoin rapidement de grands soins. C’est ce qu’a réclamé un député le 5 mars, exactement cinquante ans après la sortie en salle du film de Visconti qui l’a inscrit dans la mémoire collective des cinéphiles. Interpellant le ministre de la Culture, Dario Franceschini, devant le Parlement, Nicola Pellicani dénonçait « le symbole d’une hospitalité raffinée et cosmopolite qui est réduit à un désastreux état d’abandon depuis plus de dix ans ». Poursuivant : « On ne peut pas laisser faire. Les institutions publiques, à commencer par le gouvernement, doivent intervenir pour empêcher la disparition du bâtiment et la dispersion de son mobilier. Il faut si nécessaire le remettre sur le marché pour garantir sa survie. »

Succession de promoteurs

En 2010, deux ans après sa fermeture définitive, l’illustre hôtel avait été vendu dans l’indifférence générale à un promoteur immobilier, EstCapital. Spécialisé dans la « restructuration » des joyaux architecturaux de la Sérénissime, celui-ci voulait le transformer en appartements de luxe. De quoi faire crier les défenseurs de son patrimoine « à la braderie des bijoux de famille » par une municipalité aux abois financièrement. Un cri dans le désert… comme le chantier de ce qui devait devenir la « Residenze Des Bains ». Les travaux ont été interrompus avant d’avoir réellement commencé et c’est le fonds commun de placement Lido di Venezia II contrôlé par la société d’investissement Coima SGR SPA qui le reprend. Coima gère déjà un autre palace historique du Lido : l’Excelsior. En 2016, elle annonce être sur le point de lancer un vaste plan de requalification des deux hôtels via un accord avec London & Regional Properties (L + R), société privée d’investissement immobilier et de loisirs basée à Londres. Le fonds bénéficierait d’une recapitalisation allant jusqu’à 250 millions d’euros. Un investissement de plus de 100 millions d’euros permettrait au Grand Hôtel des Bains de retrouver non seulement sa splendeur mais surtout sa fonction d’origine.

Les travaux devaient reprendre d’ici à la fin de l’année 2021 et durer trois ans. « Nous avons déjà sondé des opérateurs internationaux de premier plan dans le secteur du tourisme et de l’hôtellerie et nous avons reçu plusieurs manifestations d’intérêt, assurait Coima. Mais il s’agit d’une opération qui a un coût et le défi est de trouver les fonds pour mener à bien le chantier. » Ils manquent de nouveau. Au printemps est rendue publique l’intention de L + R de concentrer ses investissements sur l’Hôtel Excelsior, abandonnant l’Hôtel des Bains à son sort. Celui d’une lente agonie au bord de l’Adriatique. La récession provoquée par les mesures de confinement a en outre rendu moribond le secteur touristique et hôtelier transalpin, avec une baisse jusqu’à plus de 70 % de son chiffre d’affaires. Avant même l’apparition du Covid-19, la fragmentation de l’offre hôtelière italienne, y compris dans le secteur du luxe, freinait déjà les investissements internationaux qui privilégiaient Milan à Venise. Le retour à la normale se fera lentement avec l’absence des touristes asiatiques et américains, une clientèle essentielle, mais aussi l’effondrement des voyages d’affaires. La reprise de l’activité et les ressources débloquées dans le cadre du plan de relance européen, dont l’Italie est la principale bénéficiaire, apportent une lueur d’espoir. Celle de voir de nouveau les fenêtres du Grand Hôtel des Bains briller face à la lagune. Le ministère de la Culture italien n’a toujours pas reçu de plan pour la restauration et un simple ravalement de façade ne suffira pas à lui redonner sa magnificence d’antan.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°569 du 11 juin 2021, avec le titre suivant : à Venise, Le Grand Hôtel des bains cherche un repreneur

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