Mercredi 8 juillet 2020

Monument

Portrait : Jean-Paul Cluzel, président de la RMN-Grand palais

Par Sophie Flouquet · Le Journal des Arts

Le 1 février 2012 - 1556 mots

PARIS

Issu d’un milieu simple, le président de la RMN-GP s’est hissé dans la caste des hauts fonctionnaires qu’il n’a depuis jamais quittée. Portrait d’un apparatchik décalé.

Son bureau, situé à l’avant-dernier étage du nouvel immeuble qui héberge la Réunion des musées nationaux (RMN) – dont le sort a été lié par son vœu au Grand Palais – ne présente guère de signes de luxe ostentatoire. Rolex au poignet, l’homme, d’une courtoisie qu’on ne connaît pas chez tous ses homologues, se plaît d’ailleurs à cultiver cette image de modestie, plus ou moins forcée. « Mon style n’est pas médiatique, aime t-il à préciser. Je reste un inspecteur des finances… certes tatoué… », allusion non voilée à une photographie qui lui a apporté, à son corps défendant, une notoriété très subite. L’image figurait sur la page d’un calendrier édité par l’association Act Up, montrant notre haut fonctionnaire en catcheur tatoué et masqué aux côtés de son compagnon. Plus qu’un coming out qui avait eu lieu de longue date, cette surexposition brutale de sa vie privée aura joué contre son renouvellement à la tête de Radio France. Si l’intéressé ne veut pas croire que « la société française considère que le choix d’un dirigeant d’entreprise public puisse se faire parce qu’il est tatoué ou gay », ainsi vont parfois les nominations au sein de la haute fonction publique.

Aussi courtois soit-il, Jean-Paul Cluzel, qui revendique le culturisme et la lecture comme activités sur sa page Facebook, n’a pourtant rien d’un enfant de chœur. Thomas Grenon, ancien administrateur général de la RMN exfiltré vers le Muséum national d’histoire naturelle, est le dernier à en avoir fait les frais. Et pour cause : Jean-Paul Cluzel a rayé son poste du nouvel organigramme de l’établissement public pour se tailler une présidence sur mesure. Son arrivée à la tête de l’opérateur des musées aura pourtant été difficile. Après son éviction non désirée de Radio France, cela à quelques années de la retraite, Jean-Paul Cluzel savait qu’il aurait du mal à se refaire une place au soleil. Cependant l’homme a ses réseaux, brassant autant à droite qu’à gauche, et a su rebondir en glissant à l’oreille de Nicolas Sarkozy qu’il serait opportun de s’occuper enfin du sort du Grand Palais. Appuyé par le ministre Frédéric Mitterrand, « un ami », Cluzel, éternel inspecteur des finances, a démontré qu’il serait capable de trouver la martingale pour financer l’opération de manière relativement indolore pour les finances publiques.  Il a finalement obtenu le job quitte à se contenter, dans un premier temps, d’une présidence non exécutive, synonyme, notamment, d’absence de voiture de fonction. Ce qui nous valut, un jour, cette confession digne d’un apparatchik à propos du métro parisien, qu’il venait manifestement de redécouvrir. « La ligne 1 est une catastrophe. J’en ai parlé à mon ami Pierre Mongin [président de la RATP] pour qu’il fasse quelque chose. »

Cette franchise, parfois confondante, est aussi la marque de fabrique du brillant président de la RMN-GP. Car contrairement à de nombreux porphyrogénètes de la haute fonction publique, Jean-Paul Cluzel est né très loin des ors de la République. Sans en faire un étendard, il assume ses origines : son père, doté d’un simple certificat d’études, était quincaillier au Kremlin-Bicêtre, en région parisienne. Soit, sans côtoyer pour autant la misère, un milieu de la petite bourgeoisie commerçante, tendance poujadiste, à la fois éloigné de la culture et de la fonction publique. Jean-Paul Cluzel est donc un pur produit de la méritocratie républicaine telle qu’elle a pu fonctionner dans les années 1960. « J’y suis arrivé grâce à la sélection scolaire telle qu’elle se pratiquait alors. J’étais bon élève, la politique m’intéressait et j’ai eu de très bons professeurs. » Dans ce parcours atypique, une personne un peu inattendue a aussi compté : Jacqueline Gainsbourg – Ginsburg de son vrai nom –, la sœur du chanteur, professeur agrégée qui arrondissait ses fins de mois dans la boutique familiale, en qualité de démonstratrice de machines à laver, et qui a poussé le jeune Jean-Paul vers des études classiques. De quoi entrer au lycée Lavoisier, à Paris, « un établissement spécialisé dans les cas dans mon genre de garçons repêchés en banlieue ou dans les arrondissements populaires ». Ce sera ensuite la voie royale, Sciences Po, le droit à Assas, un master en arts à Chicago puis l’École nationale d’administration (Ena). Il en sortira en 1972, comme Alain Juppé, Jérôme Clément ou Bernard Faivre d’Arcier, dans cette promotion baptisée « Charles de Gaulle » dont les meilleurs élèves, en bons post-soixante-huitards, ont refusé symboliquement leur classement de sortie et leur intégration dans les « grands corps » de l’État. Minauderie d’enfants trop gâtés par leur milieu social ? Cluzel, le fils de quincaillier, prendra sans rougir l’inspection des finances laissée par les meilleurs. Car le brillant parcours est déjà estampillé du sceau de la différence. « Pendant toutes mes études à Sciences Po, j’ai ressenti le fait de ne pas appartenir à la classe des mandarins. Je n’ai jamais été invité à une soirée du samedi, ni même à un rallye » raconte t-il aujourd’hui. Devenu jeune inspecteur des finances, la rupture avec son milieu sera pourtant consommée. « Mes parents avaient une fâcheuse tendance à confondre inspecteur des finances et inspecteur des impôts. Pour eux j’étais devenu un scribouillard et j’entrai dans la catégorie des fonctionnaires. J’avais donc rejoint la classe des inutiles. » Cette différence, il lui faudra donc l’assumer. Son goût revendiqué pour la lutte contre les discriminations, de l’homosexualité au sexisme ordinaire, n’y est sûrement pas étranger, chez un président capable de prendre sous son aile des collaborateurs aux parcours atypiques. Car c’est bien dans « cette classe des inutiles » que Cluzel aura passé ses 40 années de vie professionnelle. Un choix conforté par une brève incartade dans le monde de l’entreprise, au Gan, pendant deux ans, où il finira par s’occuper… de la fondation pour le cinéma. « J’étais un piètre assureur » concède t-il.

Un œcuménisme politique dont il fait les frais
Ce proche de Bertrand Delanoë et d’Alain Juppé, dont il est le parrain de l’une des filles, sera par la suite nommé par François Mitterrand à la tête de l’Opéra de Paris puis, pour finir, au Grand Palais par Nicolas Sarkozy. Cela sans avoir jamais ouvertement frayé en politique, milieu dont il aura pourtant connu les griseries en tant que directeur de cabinet de Bernard Bosson, ministre chargé des Affaires européennes du gouvernement Chirac de 1986. Un passage qui lui aura permis – « chose dont je suis le plus fier » – de faire changer la position française alors hostile au programme Erasmus de mobilité étudiante. Mais d’engagement sous une bannière politique, il n’y en aura guère. « Je suis un homme de doutes et si j’ai des convictions, j’ai rarement de certitudes, balaie un Jean-Paul Cluzel, qui se dit libéral à l’anglo-saxonne mais dont l’œcuménisme politique pourrait sembler suspect. Et d’avouer : « J’ai vu, sur beaucoup d’hommes politiques qui m’étaient proches, le poids que la politique fait peser. Je n’ai pas eu ce courage. Je ne voulais pas renier ma vie
personnelle ».

C’est pourtant par là qu’il sera stoppé – brièvement – dans son brillant parcours, en 2009, quand la photo pour Act Up précipite son éviction de la présidence de Radio France, où il avait été nommé cinq ans plus tôt. « Je n’ai jamais envisagé cette photo comme un acte militant, raconte t-il aujourd’hui. Je l’ai fait dans le but d’illustrer la diversité des gens qui se font tatouer. Mais dans l’entourage du président de la République, certains ont pensé que ce serait un bon moyen pour m’écarter. » Ce qui a été fait. Cluzel doit céder son fauteuil de la « maison ronde » à Jean-Luc Hees, plus amateur de musique country que de techno, écarté de France Inter peu avant par… le même Cluzel. Referait-il ce cliché aujourd’hui ? « Non, pour des raisons esthétiques, car depuis j’ai vieilli et je suis moins musclé » rétorque t-il, pince-sans-rire. De fait, le sémillant catcheur a accusé un coup de fatigue, peu de temps après sa prise de fonction exécutive à la tête de la RMN, poste pour lequel il a bénéficié d’une exception à la limite d’âge que d’autres se sont vus refuser – son mandat court jusqu’en 2016 et il aura alors 69 ans. L’institution, qu’il a réorganisée et mariée à un Grand Palais dont il pourra achever la rénovation, lui offre donc son dernier baroud d’honneur avant la retraite. Qu’en sera t-il alors pour cet angoissé du temps qui passe, éternel lecteur de « À la recherche du temps perdu » ? L’après RMN-GP le verra s’occuper à apprendre « vraiment » l’allemand et à suivre des cours de théologie à l’Institut Catholique de Paris, « pour essayer de comprendre la nature de l’être que je serai amené à rencontrer ». Le doute, toujours.

JEAN-PAUL CLUZEL EN DATES

1947 : Naissance à Paris
1970-72 : Ena, promotion Charles de Gaulle
1972-76 : Inspecteur des Finances
1976-85 : Passage dans plusieurs ministères
1985-86 : Directeur développement au Gan
1986-88 : Directeur du cabinet de Bernard Bosson
1992-94 : Directeur général de l’Opéra de Paris
1995-2004 : PDG de RFI
2004-2009 : PDG de Radio France
2009-2011 : Président du Grand Palais puis de la RMN-GP

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°362 du 3 février 2012, avec le titre suivant : Portrait : Jean-Paul Cluzel, président de la RMN-Grand palais

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