Mercredi 26 février 2020

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L’éclairage, nouvel enjeu de la restauration en Italie

Par Olivier Tosseri, correspondant à Rome · Le Journal des Arts

Le 15 février 2020 - 1176 mots

FLORENCE / ITALIE

La chapelle du tombeau des Médicis par Michel-Ange, à Florence, vient de bénéficier d’un nouvel éclairage électrique au plus proche de la lumière naturelle d’origine. Ces travaux renouvellent la discipline en Italie.

Le nouvel éclairage de la Sagrestia Nuova qui abrite les tombeaux des Médicis de Michel-Ange. © Photo Andrea Jemolo.
Le nouvel éclairage de la Sagrestia Nuova qui abrite les tombeaux des Médicis de Michel-Ange.
© Photo Andrea Jemolo.

On la surnomme la « Sixtine de pierre ». Son auteur est Michel-Ange et son commanditaire est encore un pape, mais elle se situe à Florence et non à Rome. Il s’agit de la Sagrestia Nuova, l’une des chapelles des Médicis abritant les dépouilles des membres de cette illustre lignée toscane dans la basilique San Lorenzo. On la doit à Jean de Médicis, plus connu sous son nom de souverain pontife : Léon X. La disparition, à trois ans d’intervalle, de Julien de Médicis, duc de Nemours, et de Laurent II, duc d’Urbino, mais aussi père de Catherine de Médicis, rend indispensable la construction d’une nouvelle chapelle funéraire. Le projet est confié en 1519 à un artiste au sommet de son art et de sa gloire : Michel-Ange. Il y travaillera par intermittence à cause des vicissitudes politiques de l’époque jusqu’en 1534 et son retour à Rome pour s’adonner au Jugement dernier. Il ne revint jamais à Florence et la Sagrestia Nuova fut achevée une vingtaine d’années plus tard par Giorgio Vasari et Bartolomeo Ammannati sur les indications de Michel-Ange.

Ce dernier conçoit son architecture en s’inspirant de celle de Filippo Brunelleschi qui avait déjà bâti une chapelle dans la même basilique, la Sagrestia Vecchia. Le plan carré est conservé, tout comme une coupole sur pendentif qui s’inspire cette fois du Panthéon de Rome et dont l’impression de hauteur est accentuée par la percée d’une série de fenêtres. « Mais c’est surtout dans une optique artistique qu’il a pensé à la lumière, explique Antonio Forcellino, spécialiste de Michel-Ange à l’origine du chantier de restauration dont a fait l’objet la Sagrestia Nuova, il y a tout juste un an. Et ce n’est pas un cas isolé, comme je l’ai démontré avec la restauration de son Moïse dans la basilique Saint-Pierre-aux-Liens de Rome. Michel-Ange est connu pour son “non finito”, une technique artistique consistant à ne pas achever certaines parties des sculptures. Ce n’est pas par précipitation, imprévu ou manque d’argent. C’est un travail pour contrôler la lumière, mettre en valeur des détails, ou encore accentuer ou, au contraire, atténuer certains éléments. »

La Sagrestia Nuova est un cas d’école. Michelangelo Buonarroti réalise lui-même la plupart des statues qui composent ses monuments funéraires et ne laisse rien au hasard. La lumière est primordiale au sens propre comme au sens figuré. Il entend rendre hommage aux princes défunts en représentant la Gloire triomphant du Temps et sculpte pour cela à leurs pieds des allégories du Jour, de la Nuit, de l’Aurore et du Crépuscule. « Les fenêtres que Michel-Ange a fait percer permettaient d’avoir un éclairage direct des statues avec la lumière qui changeait au fil de la journée et les animait par son intensité, poursuit Antonio Forcellino. Le niveau de finition des statues en dépendait pour jouer sur les effets produits sur le marbre. Celle de l’Aurore était évidemment la première illuminée au début de la journée et celle de la Nuit la dernière a être touchée par les rayons du soleil dans les conditions originales. »

Reconstitution de l’éclairage d’origine

Les fenêtres ont été modifiées en 1604 avec la construction de la chapelle des Princes, adjacente à la Sagrestia Nuova, qui a réduit fortement la luminosité de son côté ouest. L’introduction de l’éclairage électrique au XXe siècle a eu des conséquences encore plus néfastes, en concentrant la lumière à 45 degrés sur les statues, créant des ombres croisées. « La restauration de la Sagrestia Nuova fut avant tout celle de sa condition originale, raconte Antonio Forcellino. Nous avons enregistré la lumière au fil de toute une journée à plusieurs moments de l’année pour produire une vidéo. Lorsque nous avons compris comment elle évoluait, nous avons élaboré, avec Mario Nanni [designer lumière], un éclairage spécifique. Des lampes électroluminescentes, dites lampes LED, ont été modifiées pour permettre une lumière diffuse et constante qui avait les mêmes caractéristiques que la lumière naturelle, mais plus basse pour profiter des effets du soleil lorsqu’il est présent. »

Cela permet de restituer le savant jeu de lumières auquel s’est livré Michel-Ange en choisissant le grès ou le marbre de Carrare, selon l’exposition des décors architecturaux ou des statues des tombes des Médicis. Leurs regards se portent sur le mur opposé à l’autel vers la Vierge à l’enfant, statue de 2,26 mètres de Michel-Ange et sur deux statues latérales représentant les saints Côme et Damien dues à ses assistants Giovanni Angelo Montorsoli et Raffaello da Montelupo. « La lumière est, là encore, fondamentale pour expliquer leur état de finition, conclut Antonio Forcellino qui les a restaurées. Personne ne s’est intéressé jusqu’ici à cette question et il n’y a pas de travaux scientifiques sur le sujet. Mais c’est en train de changer. » Grâce notamment à la restauration de la Sagrestia Nuova qui a contribué à faire sortir de l’ombre le thème de l’éclairage des statues et de l’architecture.

Les led moins chères et moins énergivores  

Nouvelles technologies. « La lumière était jusqu’à très récemment le parent pauvre de la restauration et de la valorisation de l’architecture, alors qu’elle est primordiale, constate Francesco Prosperetti, ancien surintendant des biens archéologiques et culturels de Rome. C’est aujourd’hui une nouvelle frontière. » Elle a commencé à être explorée en 2014 avec l’illumination des forums romains qui étaient le plus souvent plongés dans la plus totale obscurité. Des lampes LED, dont l’intensité est gérée par un système informatique, projettent des lumières plus ou moins chaudes, selon le type de marbre utilisé sur le site archéologique. « Cette négligence de l’éclairage était renforcée par des problèmes de coût, précise Francesco Prosperetti, avec une consommation d’énergie hallucinante. L’utilisation des nouvelles technologies permet de substantielles économies avec un rapport de 1 à 100 par rapport à l’éclairage traditionnel. Le thème de la lumière fait de plus en plus l’objet de cours universitaires en Italie. » On le doit au chantier de restauration du Moïse de Michel-Ange achevé en 2017. Commandé vers 1505 pour le tombeau du pape Jules II dans la basilique Saint-Pierre-aux-Liens de Rome, ce chef-d’œuvre était placé dans l’ombre par la fermeture, voulue par son sculpteur, d’une des fenêtres qui l’éclairaient depuis le XVIe siècle. À l’issue de trois ans de travaux, le designer lumière Mario Nanni et le restaurateur Antonio Forcellino ont mis au point un système de LED pour recréer les conditions des lumières originelles. Non seulement il simule les changements tout au long de la journée, mais il permet de jouer avec les différentes textures du marbre choisies par Michel-Ange pour accrocher la lumière. Le polissage de certaines parties de la statue produit une couleur et un rendu très différents en fonction des conditions d’éclairage.« Ce chantier a fait prendre conscience à toute la communauté scientifique que la lumière est un élément fondamental, se félicite Francesco Prosperetti. Elle est indispensable pour une meilleure compréhension des intentions de l’artiste, et pour une meilleure lecture de l’architecture. Elle sera dorénavant de plus en plus prise en considération. »

 

Olivier Tosseri, correspondant à Rome

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°538 du 31 janvier 2020, avec le titre suivant : L’éclairage, nouvel enjeu de la restauration en Italie

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