Michel-Ange

Les secrets d’un génie

Par Maureen Marozeau · Le Journal des Arts

Le 31 mars 2006

Le British Museum, à Londres, lève le voile sur la technique que l’artiste de la Renaissance gardait jalousement pour lui.

LONDRES - « Michel-Ange aurait détesté cette exposition », prévient Neil MacGregor, directeur du British Museum, à Londres, à propos de « Michelangelo Drawings : closer to the Master », présentation d’une centaine de dessins du maître de la Renaissance. Issus pour leur majorité des collections du British Museum, de l’Ashmolean Museum (Oxford) et du Teyler Museum (Haarlem, Pays-Bas), l’ensemble de feuilles révèle – pour ne pas dire trahit – l’intimité du processus créatif de Michel-Ange. Tel un magicien ne révélant jamais ses astuces, le maître gardait jalousement les secrets de sa technique.
Jouissant du statut officiel de « génie », Michelangelo Buonarroti (1475-1564) a entretenu soigneusement son propre mythe, « l’une de ses plus importantes créations », selon Hugo Chapman, commissaire de l’exposition. Contrairement à son rival Raphaël, qui a agrandi le cercle de ses admirateurs par le biais de la gravure, Michel-Ange se refusait à toute reproduction de son œuvre, qui devait rester rare, donc précieux. Opposé à la création d’une bottega d’apprentis, il préférait décliner les commandes que de faire le portrait de ses mécènes ou enseigner, donc partager son art ; les rares élèves qu’il eut furent d’ailleurs victimes de cet orgueil. Soucieux de faire croire à un talent purement autodidacte – même son écriture était faite pour impressionner ! –, l’artiste serait certainement furieux de voir exposés à Londres ses premiers dessins à la plume, exécutés dans l’atelier de Ghirlandaio. Giorgio Vasari, biographe des Vies, dans lesquelles Michel-Ange fut le seul artiste vivant à être inclus, avait provoqué sa colère en mentionnant cette formation florentine ; la seule biographie « autorisée » fut celle qui fut rédigée trois ans plus tard par son protégé, Ascanio Condivi.

Profonde mélancolie
Travaux préparatoires pour la chapelle Sixtine, au Vatican, esquisses méditatives, voici l’envers du décor des peintures au fini parfait. « Il était radin, radin, radin », souligne Neil MacGregor, expliquant les multiples croquis dans un seul cadre. S’il conservait tout son fonds d’atelier, il en a aussi brûlé la plus grande partie – il ne subsiste aucun dessin préparatoire de sa Pietà ou du David, Hugo Chapman allant jusqu’à parler d’une « paranoïa » que des rivaux ne s’en emparent. Cette rareté, à laquelle s’ajoute la fragilité des œuvres qui ne les rendent visibles qu’une seule fois par génération, renforce le caractère privilégié de l’exposition.
Grâce au numérique, il est ici permis de suivre la pensée de l’artiste, du dessinateur, mais aussi celle du sculpteur et de l’architecte. D’une simple pression du doigt sur un écran, les différents éléments d’une feuille (un bras, un drapé ou un pied disposés çà et là) s’animent et s’imbriquent comme les pièces d’un puzzle pour former une composition d’ensemble, elle-même trouvant sa place sur le plafond de la chapelle Sixtine. Doué d’une rare aptitude à déconstruire une composition encore inexistante, Michel-Ange excelle dans l’art du dépeçage des corps. Ces corps qu’il sublime, voire invente, à l’image de l’Adam de la chapelle Sixtine dont la posture est physiquement impossible. « Avant Ingres et Picasso, Michel-Ange nous montre plus que ce que l’on peut voir », explique MacGregor, n’hésitant pas à qualifier les études de torsions des corps pour les baigneurs de La Bataille de Cascina (v. 1504) de « grand tournant de l’histoire de l’art occidental, à l’instar des Demoiselles d’Avignon ».
La part sensible de l’artiste s’exprime plus clairement vers la fin de sa vie, lorsqu’il tombe successivement amoureux de deux éphèbes, Andrea Quaratesi et Tommaso de’ Cavalieri. Le portrait du premier et La Chute de Phaéton (1533) dédié au second sont empreints de la profonde mélancolie de l’artiste vieillissant. Sa grande peur du Jugement dernier transparaît dans la violence de sa dernière fresque pour la chapelle Sixtine, et dans trois émouvantes Crucifixions. L’artiste, si graphique et net dans ses peintures, a évolué vers un sfumato des plus doux dans ces dessins tardifs
dits de méditation. Dans la Crucifixion du Ashmolean, à droite du Christ en Croix, un vieil homme non identifié se tient la tête, assommé par la douleur. Bien qu’aucun autoportrait ne lui soit connu, le très pieux Michel-Ange aurait-il pu, pour la première fois ici, se représenter ?

MICHELANGELO DRAWINGS

- Commissaires : Hugo Chapman, conservateur des Estampes et Dessins italiens avant 1880, British Museum, Londres - Nombre d’œuvres : 111 (dont 92 dessins du maître) - Mécène : BP

MICHELANGELO DRAWINGS : CLOSER TO THE MASTER

Jusqu’au 25 juin, British Museum, Great Russell Street, Londres, tél. 44 207 323 8299, www.thebritishmuseum.ac.uk, tlj 10h-17h30 (jeudi et vendredi jusqu’à 20h30). Cat., British Museum Press, 320 p., 200 ill. couleurs, 80 ill. n & b, env. 36 euros, ISBN 0-71412-648-9. Rens. voyage : tél. 08 92 35 35 39, www.eurostar.com

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°234 du 31 mars 2006, avec le titre suivant : Les secrets d’un génie

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