Tremblement de terre

Le patrimoine italien ébranlé

Le Journal des Arts

Le 12 mai 2009 - 915 mots

Après le désastreux séisme qui a ravagé la région des Abruzzes le 6 avril, le débat sur la reconstruction fait rage dans la Péninsule.

TURIN - Région montagneuse située à l’est de Rome, la province des Abruzzes tremble depuis le mois de décembre dernier. À 3 h 32 du matin le lundi 6 avril, un séisme de magnitude 5,8 sur l’échelle de Richter a secoué la province et son chef-lieu, L’Aquila. 275 personnes sont décédées, 25 000 se sont retrouvées sans abri et environ 43 % des bâtiments ont été détruits ou fragilisés. Entre 300 et 350 églises ont été endommagées, d’après les constatations de Giovanni Lattanzi, rédacteur du quotidien en ligne AbruzzoCultura, qui s’est rendu en personne dans chaque village et commune. « Beaucoup d’églises sont trop dangereuses pour s’y aventurer, à moins d’être accompagné par les pompiers, nous a-t-il confié. Cela prendra des semaines pour en retirer les œuvres d’art et le mobilier, et d’ici là l’armée patrouille sur tous les sites. » À L’Aquila, le tissu urbain a également beaucoup souffert et Giovanni Lattanzi a fait appel aux autorités pour restaurer non seulement les églises et les monuments mais aussi les bâtiments typiques de la province : « Les tentatives d’industrialiser la région ont échoué et nos universités et notre tourisme sont tout ce que nous avons. Des immeubles hideux poussent depuis les années 1950 suivant un aménagement urbain inadapté. Nous n’avons pas besoin des villes nouvelles, nous avons besoin de garder en vie notre patrimoine, de recréer nos borghi [bourgs] et nos palazzi [hôtels particuliers]. Dans l’attente, ils devraient construire des structures temporaires en bois. » Cet argument est typique du conflit idéologique qui oppose les spécialistes en architecture italiens, et pourrait avoir pour effet pervers de confier les Abruzzes à des maîtres d’œuvre dénués de tout contrôle. Adeptes des leçons du théoricien Cesare Brandi remontant aux années 1960, nombreux sont les spécialistes estimant que  reconstruire « com’era, dov’era » [à l’identique] relève de la contrefaçon. Ils désapprouvent, par exemple, conséquence du séisme de 1976 au Frioul, la reconstruction à l’identique de la ville fortifiée de Venzone, cathédrale incluse. Ce dogme favoriserait sans le vouloir la construction de villes nouvelles pour reloger les sans-abri, comme l’a suggéré le Premier ministre Silvio Berlusconi. Mais la présidente de la Province des Abruzzes, Stefania Pezzopane, citée dans le quotidien L’Unità, a déclaré : « Que signifie une ville nouvelle ? Que nous rasions le centre historique de L’Aquila ? Personne n’oserait suggérer une telle chose s’il était question de Florence ou Sienne. Nous devons reconstruire les maisons anciennes, mais en les protégeant des séismes. » Et Sœur Oliva, abbesse des franciscaines alcantarines, de protester : « Le peuple de L’Aquila a toujours reconstruit sur ce site. Cela signifie simplement qu’au lieu d’avoir 99 églises, on en aura quelques-unes en moins. »
Le séisme des Abruzzes a mis au jour les défaillances graves du secteur de la construction. Les premières enquêtes tentent de définir les raisons pour lesquelles tant de bâtiments construits dans les années 1970 – au moment où les mesures de protection sismique sont devenues obligatoires – se sont effondrés, parmi lesquels une résidence universitaire, entraînant la mort de sept étudiants. Et de constater que de puissants intérêts entrent en jeu. Le caricaturiste Vauro Senesi, auteur d’un dessin faisant allusion aux liens entre les défauts de construction et le nombre de morts diffusé lors d’Annozero, l’émission de débats à tendance gauchiste de la chaîne de télévision Rai Due, a été momentanément suspendu. Le directeur général de la Rai, Mauro Masi, a estimé qu’il avait fait preuve « d’un manque sérieux de respect envers les personnes décédées, allant à l’encontre des devoirs et de la mission de service public ». En réalité, c’est le programme dans son intégralité qui a agacé le gouvernement, à cause de ses révélations sur le nombre de maîtres d’œuvre recrutés par les hommes politiques de droite, ce en dépit des poursuites judiciaires pour non-respect des normes de construction, corruption et complicité avec la mafia.

250 000 édifices menacés
Pour ce qui concerne la conservation des monuments et des œuvres d’art, le ministre des Biens et Activités culturels italien, Sandro Bondi, a débloqué 15 millions d’euros et ouvert un compte en banque pour recevoir des donations. Il a déclaré que les dons étaient essentiels, et qu’il espérait envoyer Mario Resca, membre de son ministère et ancien P.-D. G. de McDonald’s Italie, aux États-Unis pour demander leur soutien. Giovanni Lattanzi nous a confié : « Il nous faut une approche basique. Nous avons besoin d’argent, or nous avons toute la main-d’œuvre sur place – 300 jeunes architectes, restaurateurs, historiens de l’art, tous actuellement sans emploi – qui pourrait se mettre au travail sur-le-champ. »
Cette crise rappelle que 70 % de l’Italie encourt des risques sismiques, mais, comme le précise Riccardo De Marco, chef du service sismique national, seulement 18 % de ses bâtiments sont conçus pour résister à un séisme d’une telle ampleur. Les implications sur le patrimoine historique italien sont effrayantes. Le ministère de la Culture estime que quelque 250 000 édifices – soit la moitié des bâtiments en Italie – sont menacés. En 2007, le gouvernement a commandé un rapport sur la situation et ordonné une réduction de ce risque, mais les ingénieurs et les architectes se disputent sur les mesures à prendre, et peu de progrès ont été faits, hormis à Florence, pour les Offices et l’Accademia. La date butoir de 2010 ne devrait donc pas être respectée.

Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°303 du 16 mai 2009, avec le titre suivant : Le patrimoine italien ébranlé

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