Histoire

Chronique

Mai 68, une révolte larvée aux beaux-arts

Par Pascal Ory · Le Journal des Arts

Le 24 mai 2018

Réformes. Mai 68 aura été à la fois un échec politique et une réussite culturelle.

Politiquement, aucun des objectifs des avant-gardes de ce temps-là n’a été atteint. Culturellement, en revanche, on peut indexer sur le radicalisme de Mai 68 les principales conquêtes « sociétales » de la décennie qui a suivi, de la naissance de l’écologie politique à la reconnaissance des « orientations sexuelles ». Le diagnostic est plus ambigu en ce qui concerne le lieu même d’où le mouvement est parti, à savoir l’enseignement supérieur, et il n’est pas sans intérêt que nul secteur ne soit plus représentatif de cet état de choses que celui des « beaux-arts » – pour utiliser un vocable dont, justement, l’époque n’a plus voulu entendre parler, préférant poser la dichotomie entre architecture et « arts plastiques ».

S’il est un domaine où un effet Mai 68 s’est fait sentir sans tarder, c’est bien celui de l’enseignement artistique supérieur. Ainsi est-ce dès le 29 août 1968 que le ministère des Affaires culturelles acte officiellement l’émancipation complète de l’enseignement de l’architecture, jusque-là intégré aux écoles des beaux-arts. Dans la foulée disparaissent la structure en « ateliers » et tout ce qui restait de tutelle de l’Académie des beaux-arts sur les écoles du même nom, à commencer par les prix de Rome.

On se tromperait en concluant de tout ça que le secteur était à la pointe de la contestation, dramatisée par l’occupation du siège de l’Ordre des architectes ou la remarquable – et aujourd’hui muséifiée production d’affiches de « l’atelier des Beaux-Arts ». C’est plutôt le contraire : si tout a explosé si vite, c’est que le retard accumulé était considérable. Les projets de réforme étaient déjà dans les cartons du ministère encouragé par une avant-garde critique qui donnait de plus en plus de la voix, contre le paternalisme, l’académisme et l’étroitesse de ses ambitions intellectuelles de l’Ancien Régime.

L’enseignement supérieur artistique a ainsi fonctionné sur cette lancée de Mai 68 pendant une quinzaine d’années – le temps que la novation devienne le nouveau conformisme, les révolutionnaires, le nouvel establishment– comme toujours… Pendant cette période la place de la théorie, en général, et des sciences humaines et sociales, en particulier, aura été reconnue dans la formation des « artistes », l’alignement sur les cursus universitaires assuré – les sections d’architecture deviennent des « unités pédagogiques » –, les audaces conceptuelles se sont donné libre cours, de vrais « intellectuels organiques » des arts plastiques et de l’architecture se sont vu reconnaître un magistère. Plus fondamentalement encore les anciens Beaux-arts auront à cette époque expérimenté un abaissement significatif de leurs principes de « sélection » (question récurrente en France, comme on sait) qui, du côté des arts plastiques par exemple, s’est traduit par un décuplement des effectifs scolarisés.

Mais rien dans tout cela de bien « révolutionnaire » : l’intégration des arts au système universitaire participe d’une normalisation par rapport au mythe romantique de l’artiste comme aventurier des temps modernes, et le maintien, par exemple, de l’Ordre des architectes est là pour rappeler que les institutions corporatives se sont toujours justifiées comme garanties contre certaines dérives mercantiles – ce que les radicaux de Mai 68 avaient tendance à oublier : la signification profonde de Mai 68 aura été non pas dans la subversion collectiviste qui paraissait l’animer, mais dans le renforcement significatif d’un axe libertaire libéral – bien résumé dans la figure de Daniel Cohn-Bendit, artiste en son genre.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°502 du 25 mai 2018, avec le titre suivant : Mai 68, une révolte larvée aux beaux-arts

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