Dimanche 21 octobre 2018

Enseignement

Comment 1968 a transformé l’enseignement artistique

Par Mathieu Oui · Le Journal des Arts

Le 16 juin 2018 - 1154 mots

Autonomie de l’architecture face aux Beaux-Arts, décloisonnement des disciplines, ouverture vers l’Université : après les événements de Mai, la formation des artistes se réinvente contre l’académisme.

Mur d'affiches dans l'Atelier populaire aux Beaux-Arts de Paris.
Mur d'affiches dans l'Atelier populaire aux Beaux-Arts de Paris.
© Atelier Populaire / D.R.

« L’art c’est vous ! », « L’art au service du peuple… » : en mai 1968, les slogans inventés par les grévistes des Beaux-Arts descendent dans la rue et interpellent le passant. En organisant un Atelier populaire de création d’affiches qu’ils mettent au service de tous les manifestants, les artistes rejoignent le camp de la contestation. Après ces « Images en lutte » exposées ce printemps aux Beaux-Arts de Paris, la Cité de l’architecture et du patrimoine propose sa lecture de la période. « Mai 68. L’architecture aussi ! » (jusqu’au 17 septembre) analyse les transformations de cette discipline, dont l’enseignement devient autonome à la suite des événements. L’exposition a le mérite de resituer ce moment de bascule dans un temps plus long, étendu entre 1962 et 1978. L’année 1962 correspond à une première tentative avortée de réforme portant création d’écoles autonomes. Mais c’est aussi la fin de la guerre d’Algérie, pendant laquelle une génération d’étudiants s’engage et « apprend à manifester son désaccord », souligne Caroline Maniaque, historienne de l’architecture, l’une des trois commissaires de l’exposition. Quant à 1978, l’année marque une réforme de l’enseignement de l’architecture… contestée par les étudiants. L’histoire se répète.

Jusqu’en 1968, les architectes sont formés au sein des écoles de beaux-arts. Et les critiques à l’encontre de l’académisme remontent à plusieurs années. En 1937, Le Corbusier dénonçait déjà « l’architecture de baudruche » de l’École des beaux-arts et la « prétention inadmissible » de son enseignement fermé autour du diplôme (1). « Les écoles ont tué l’architecture en opérant en vase clos », écrivait-il. Certes, des expériences alternatives sont proposées, à l’instar des cours de Jean Prouvé aux Arts et Métiers (1958-1971) ou du séminaire et atelier Tony Garnier (1961-1974). Mais l’enseignement reste dominé par le système très patriarcal de l’atelier dirigé par un patron. Véritable couronnement des études, le prix de Rome fabrique les futurs enseignants et directeurs dans un système endogame. Plus largement, les étudiants dénoncent un enseignement visant à les formater pour devenir les assistants de ceux qui dirigent les ateliers comme de leur agence.

Quand un comité de grève se constitue au sein des Beaux-Arts le 8 mai 1968, c’est donc à l’initiative des élèves architectes. Mais si l’occupation de l’école (du 13 mai au 27 juin) constitue un moment fondateur, le combat essaime dans le temps (jusqu’en 1970) et dans l’espace, avec des plateformes de lutte actives en province, notamment à Grenoble, Marseille et Nantes.

Création des unités pédagogiques d’architecture

Inspiré par André Malraux, ministre chargé des Affaires culturelles, le décret du 6 décembre 1968 acte la séparation de la section d’architecture d’avec l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris et donne leur autonomie à ses anciennes antennes régionales. Les dix-huit nouvelles unités pédagogiques d’architecture (UPA ou UP) forment bientôt autant d’écoles d’architecture. « Au gré des mouvements d’enseignants et d’étudiants, chaque UP tente de développer sa propre identité », relève la commissaire Éléonore Marantz, maître de conférences en histoire de l’architecture contemporaine à Paris-I Panthéon-Sorbonne. À Paris par exemple, les enseignants proches du Parti communiste se regroupent au sein de l’UP 1, tandis que les nostalgiques de la vieille école se retrouvent essentiellement dans l’UP 4. De nouveaux enseignements et de nouvelles approches pédagogiques apparaissent. Comme l’illustre un dessin de Roger Dabat pour l’UP de Marseille en 1970, l’enseignement s’ouvre à de nouvelles disciplines. Représenté sous la forme d’un arbre de la connaissance, il est doté de nombreuses branches : à côté des sciences physiques ou naturelles figurent en bonne place les sciences humaines et sociales (sociologie, philosophie, anthropologie). À la primauté du dessin succède l’analyse des besoins et du contexte. Les voyages d’études, la recherche en architecture se mettent également en place. Et dans les années 1970, la généralisation des concours va favoriser l’émergence d’une nouvelle génération d’architectes parmi lesquels Christian de Portzamparc, Jean Nouvel, Yves Lion ou Roland Castro.

En art, une réforme plus tardive

L’enseignement des Beaux-arts ne connaît pas un aggiornamento aussi rapide. « C’est un très long processus, engagé dès les années 1950 et qui prend ses effets dans les années 1980 », observe Maria Tyl, sociologue et historienne de l’art qui a publié l’an dernier un ouvrage sur cette question (2). Dès 1961, le choix d’André Malraux de nommer Balthus, lequel n’est pas lauréat du prix de Rome, à la direction de l’Académie de France, illustre cette volonté de reprise en main. « Depuis 1795, l’Académie était en charge du contenu de l’enseignement artistique, de la nomination des enseignants, du jury du prix de Rome », relate Annie Verger, sociologue de l’art et historienne. La suppression du prix de Rome en 1968 rebat les cartes en faveur de l’État. Pourtant, relève Maria Tyl, « la stratégie alors adoptée par les Beaux-Arts relève d’une grande inertie institutionnelle : il s’agit de tout faire afin de garder son poids historique ». Par exemple, le système des ateliers perdure. « Le renouvellement pédagogique passe d’abord par la province, avec la montée en puissance de certains établissements, poursuit Maria Tyl. Avec des artistes enseignants comme Claude Viallat, Ben ou Toni Grand, les écoles de Nice et de Marseille constituent une alternative et une concurrence pour les Beaux-Arts de Paris. »

Parmi les premières réformes, un décret de novembre 1973 crée un conseil pédagogique, chargé notamment de l’organisation, des méthodes et du contenu des études. « Des disciplines traditionnelles de l’Académie : la peinture, la sculpture, le dessin, on passe à des disciplines élargies, explique Annie Verger. Désormais, on enseignera la couleur, le volume et le graphisme, qui inclut aussi la sérigraphie, la lithographie. » Des universitaires issus de différents domaines (lettres, philosophie, sociologie…) sont recrutés pour un nouvel enseignement en culture générale. « Personne ne savait à quoi correspondait ce nouveau cours », se souvient, encore amusé, le philosophe Yves Michaud recruté à cet effet par l’école de Marseille. « J’intervenais en ateliers pour des séances de quatre heures où j’abordais la philosophie, la linguistique et l’histoire de l’art contemporain. C’était l’époque du body art, de l’art conceptuel ou du minimalisme que je découvrais en même temps que mes élèves. » Ces deux années pèseront fortement dans la décision d’Yves Michaud d’accepter la direction de l’École nationale supérieure des beaux-arts de Paris en 1989, une fonction qu’il occupera jusqu’en 1997. Missionné par Jack Lang, alors ministre de la Culture, pour réformer l’école, le philosophe invite des artistes étrangers, s’ouvre aux arts non occidentaux et développe les échanges internationaux. En rompant avec le modèle académique, l’enseignement artistique se rapproche finalement du monde universitaire. Et si certains reprochent à la scène française de ces dernières années un excès d’intellectualisme, difficile de dire si cette prédominance du discours sur l’œuvre est à mettre au compte de la pédagogie ou de l’air du temps.

(1) Quand les cathédrales étaient blanches, éd. Bartillat, 2012. (2) Mai 68 : révolution symbolique ou inertie institutionnelle ? L’enseignement artistique à l’École nationale supérieure des beaux-arts dans la tourmente, Les Éditions du Littéraire, 2017.

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Cet article a été publié dans Le Journal des Arts n°503 du 8 juin 2018, avec le titre suivant : Comment 1968 a transformé l’enseignement artistique

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